Retour du Monde - Le Blog - Se sentir d'ailleurs...
Se sentir d'ailleurs, drôle de sentiment pas toujours facile à expliquer. En résumé ce texte est une déclaration d'amour au Pays Basque.
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Se sentir d’ailleurs

Se sentir d’ailleurs

Cela ne vous est jamais arrivé de vous sentir d’ailleurs, d’avoir vos racines quelque part, mais d’avoir un coin de terre, un petit bout de quelque chose, ailleurs, là où ne sont pas vos racines justement mais qui pourtant semble être une part importante de vous-même, comme une seconde maison ?

Moi oui. Ce n’est pas toujours simple d’y mettre des mots, d’expliquer ce qui vous pousse à avoir cette sensation. Tout minot à l’école lorsqu’on me demandait pourquoi j’allais souvent là-bas, ou pourquoi je portais un lauburu autour du cou, j’avais une réponse simple, celle que je sortais sans même réfléchir : « Je suis basque de cœur ». Et ce qui est sûr, c’est qu’au-delà d’être vrai, j’y ai un morceau de moi qui traîne toujours là-bas, coincé entre la mer et la montagne.

Expliquer ce qui me relie à cette région implique forcément de mettre ses tripes sur la table, de révéler une part de moi, une part intime. A vrai dire, ça fait bientôt deux ans que l’idée de ce papier me trotte dans la tête comme une mélodie dont on a du mal à se débarrasser. Deux ans, qu’un soir entre amis autour d’un bon gueuleton, lassé de ne pas savoir comment expliquer mon attachement pour ce coin d’ailleurs, cherchant sans doute une légitimité, je me suis décidé enfin à essayer de l’expliquer pour moi mais aussi pour les autres. A mes yeux ce papier est loin d’être parfait et il ne le sera sans doute jamais. il manque trop de choses, trop de mots, Il y a  trop de “trucs” que j’aurais aimé dire ou expliquer, mais parfois les mots m’ont manqué et arrive un moment où il faut sauter dans le grand bain.

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Mars 1943, Bayonne. Dans le petit matin, un homme et deux de ses camarades, patientent dans la fraicheur matinale. Après plusieurs jours d’attente intenable, ils viennent tout juste de recevoir leurs consignes de leur contact local. S’entame alors une marche de plus de 40 bornes, entre ville et campagne, entre bitume et ronces. Ces hommes fuyant l’occupant, cherchent à rejoindre le Maroc et à éviter le S.T.O.. L’estomac aussi vide que les étals des épiceries, se met à leur jouer la symphonie de la faim, de celle qui dure. Et comme si ça ne suffisait pas les jambes sont lourdes, esquintées par la fatigue d’une marche difficile au travers un paysage taillé  à la serpe. Après plusieurs heures, comme par miracle à l’horizon se dégage une forme, une ferme dans les environs de  Saint-Pée-sur-Nivelle. Le coin est dangereux, les allemands rôdent un peu partout dans le village et ses alentours. Le risque de se faire choper plane au-dessus de leurs têtes comme la pire des menaces. Peut-être même encore pire que celle de la mort. Sans détour on leur donne alors un conseil, de celui qui peut potentiellement vous sauver la peau : continuer par les montagnes,  tirer tout droit dans le paysage. Une fois arrivés là-haut ils trouveront une autre ferme, avec un énième contact censé pouvoir, lui aussi, les aider à passer la frontière.

Le lendemain, aux aurores, c’est le départ. Les pieds et les jambes sont toujours aussi lourds, les articulations se cassent dans les bosses et les trous du relief de l’arrière-pays, mais ils tiennent le coup. Autour d’eux l’immensité des montagnes séculaires, les entourent et les protègent. La peur, l’attente, le danger, aucun sentiment ne leur est épargné, mais l’attention ne doit pas pour autant se relâcher, sur la corde raide, ils seront parfois à un cheveu de se faire prendre par un convoi d’allemands. Gardant cette menace en tête, ils continuent de s’enfoncer dans la nature, s’éraflant les genoux dans les buissons d’épines, dégoulinant de sueur malgré la fraîcheur de la nuit mais surtout à cause de la peur qui petit à petit les grignote.

Au loin, la lueur virevoltante d’une ferme au fond d’une vallée semble se dessiner. Le plus gros est fait mais il n’y aucun temps mort pour souffler. Trempés, fatigués, mais vivants les voilà en Espagne, au Pays Basque espagnol, du côté de Danxarinea, pas très loin de Zugarramurdi. Pendant plusieurs jours ils iront de contact en contact, d’interrogatoire en interrogatoire, baladés entre Urdax et Danxarinea. Ils y resteront un moment, passant par la case prison qui se trouve au-delà du pont international qui marque la frontière entre l’Espagne et la France, se frotteront à des douaniers retors, graveront leurs noms sur les murs friables de leurs geôles, mais au moins pour l’instant ils sont saufs. Saufs, de continuer leurs chemins vers le Maroc, vers d’autres combats, d’autres anecdotes, mais ça c’est une toute autre histoire.

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C’est ce pont que mon grand-père traversa en 1943

L’homme qui vient de risquer sa vie et ses celles de ses camarades dans les contreforts des Pyrénées en plein cœur même du Pays Basque, cet homme, c’est mon grand-père. Il y a risqué sa peau, mais il l’a aussi sauvé. C’est sans doute  la première graine qui a été plantée à l’époque, sans trop le savoir, le premier fil tissé entre moi et cette région.

Les années ont passé et c’est mes grands-parents de l’autre côté de la branche qui ont planté la seconde. Sans le savoir non plus, ils nous ont transmis le virus, l’amour du coin, le respect de ses traditions, de ses légendes, de son histoire et de sa nature.

Et puis le cycle a continué, mon père y a élimé ses culottes courtes sur les rochers des falaises, y a traîné ses pieds nus dans le sable, s’y faisant des potes, des souvenirs, des histoires. Et puis il  y a emmené ma mère, et puis mes parents nous y ont emmené à leur tour, chacun tour à tour y plantant sa graine, y arrosant les racines déjà existantes qui commençaient à s’ancrer dans le sol, à s’étaler, à s’infiltrer sous les montages. Et puis forcément, moi et mon frère on a aussi chopé le virus. C’était obligé, obligatoire, c’était écrit quelque part.

Au loin la silhouette de Cabo Higuer

Au loin la silhouette de Cabo Higuer

Et du plus loin que je me souvienne, je me revois toujours le nez collé à la fenêtre à bouffer des yeux le paysage, à avaler les routes, quand je n’étais pas malade par les enchaînements de virages des petites routes en lacet qui serpentent à flanc de montagne. Tous ces coins que j’ai arpentés alors pas plus haut que trois pommes, tous ces chemins font partie intégrante de moi. Iraty, Arcangues, Artzamendi, Getaria, Jaïzkibel, Xoldokogaïna, tous ses noms à la sonorité étrange, j’ai appris à les connaître, à les prononcer, mais pas toujours à les situer.

Pas besoin, mes parents nous trimbalaient à droite à gauche, je ne ressentais pas le besoin de savoir où je me trouvais, j’étais chez moi. Et puis j’ai toujours eu ce problème, un peu comme à Paris, j’ai beau y être né, je connais presque toutes les rues, les noms résonnent en moi, me sont familiers, et pourtant pour la plupart, je suis incapable de les situer sur une carte. Mais par contre j’y retrouve toujours mon chemin, impossible de m’y paumer. Au Pays Basque c’est un peu la même chose.

Maintenant, que le temps a passé, que les amarres sont larguées, je redécouvre la région par mes propres moyens, construisant mes propres itinéraires, m’appropriant des coins, des vallées qui me parlent, me touchent sans vraiment être capable d’expliquer pourquoi. Mon frère fait de même, mes parents continuent eux aussi de découvrir, et chacun de notre côté nous traçons nos routes, chacun de notre côté nous trouvons nos coins à nous. Et lorsqu’on se retrouve on s’échange les bons plans, ceux qui ne figurent sur aucune carte, dans un aucun guide et qu’on a trouvé par hasard, se passant le mot comme le ferait des chercheurs d’or avec un bon filon.

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Et puis il y a un autre truc au Pays Basque, il y a ce côté frontière. On flirte toujours avec le plus loin, l’au-delà. On est ailleurs sans vraiment y être complètement, on change de pays en un pas, sans même s’en rendre compte. Parce que ce Pays est un Pays dans deux autres. Même les Goths et les Gaulois n’ont pas réussi à s’y installer, contournant ainsi les Pyrénées pour s’installer en Espagne en Galice (qui vient du nom Galia, la Gaule en latin), les traces préhistoriques y sont parmi les plus anciennes d’Europe. Vous expliquer l’histoire de cette enclave, qu’est le Pays Basque, prendrait sans doute des heures, m’obligerait à faire une digression trop importante et sans doute trop longue. Je risquerais sans doute d’en perdre en cours de route.

En plus du côté visuel, il y a aussi quelque chose de sensoriel, comme un truc qui flotte dans l’air qui fait appel à tous mes sens, même les plus intimes. C’est presque sensuel. N’importe où et à n’importe quel moment, des bonnes odeurs de plats qui mijotent, le bruit du vent et les arômes flottant dans l’air d’une chaude soirée d’été, tout ça en un rapprochement de neurones me fait jaillir des milliers et des milliers de souvenirs. Et des souvenirs là-bas, j’en ai un sacré paquet bons ou moins bons. Moi aussi j’y ai tracé ma route, j’y ai eu des peines et des joies. J’ai été choyé par une grand-mère, une amatxi, au cœur grand comme les sept provinces, j’ai sauté sur les genoux d’un très grand Patxi, j’y ai enterré des gens qui m’étaient chers, je m’y suis fait des amis et je continue à m’en faire et ça continuera sans doute encore ainsi. Parce qu’on ne se défait jamais d’un truc qui vous colle autant à la peau. C’est en vous, dans vous, ça fait partie de vous, c’est vous.

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Et puis il y a un autre Pays Basque, celui de l’histoire ancienne ou contemporaine et pour moi qui suis un féru d’histoires, de légendes et qui aime comprendre, ce Pays est une source intarissable. Ça pourrait prendre des heures à tout expliquer, je pourrais vous parler de ce qu’on appelle la 8ème province basque, la diaspora, tout comme je pourrais faire un rapprochement avec l’Islande, où l’on peut trouver des traces du passage des basques là-haut, dans la partie la plus intraitable du pays, celle battue par les vents, déchirés par les tempêtes qui emportèrent par le fond nombre de marins bretons de Paimpol, de basques ou de norvégiens : les fjords du nord-ouest. L’histoire montre que les Basques ont aussi été pêcher du côté des côtes du Labrador. Le truc c’est qu’on  ne sait pas vraiment depuis quand. Chaque historien avançant son hypothèse, son siècle, sa chronologie. On sait juste que ça fait très longtemps, pas autant que les vikings d’Islande, mais pas loin, ce qui aurait d’ailleurs, amené Christophe Colomb à emmener avec lui des marins basques, pour en quelque sorte lui montrer le chemin, lui ouvrir la voie.

Même si les traces et les preuves manquent, les traces de leurs passages elles, ne manquent pas. En Islande on a retrouvé les fondations d’un village temporaire de pêche, construit et bâtit pour la saison, pareil au Canada où les ruines sont en meilleur état et inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. On pourrait aussi parler de la langue qui fait partie des fondements même de l’Euskadi. Langue sur laquelle les linguistes s’arrachent les cheveux depuis de générations, avançant les hypothèses le plus folles, de la langue de l’Atlantide, à celle, plus ancienne datant de la préhistoire. Cette langue on la retrouve en Canada parmi le peuple algonquin et en Islande encore et toujours. Les basques pour améliorer et faciliter les relations commerciales ont crée un petit mix entre leur langue et la langue locale, ce sont les pidgins basco-algonquins et basco-islandais.

On pourrait aussi parler du Mexique, de l’Argentine, du Paraguay, des Philippines colonisés par des Ibarra, Zumarraga, et autre Urdaneta. Pour résumer, peu de gens savent que l’histoire du Chili, de l’Uruguay et de l’Argentine n’aurait sans doute pas vraiment été la même sans les basques. C’est un basque qui fonda Buenos Aires, tout comme je pourrais vous dire que Che Guevara avait des parents basques d’origine. Cette diaspora a eu plusieurs raisons selon les années, le droit d’aînesse et sa révocation, les mauvaises récoltes, les guerres carlistes espagnoles, la fuite du franquisme, le service militaire. De deux côtés de la chaîne des Pyrénées, les basques ont pris le large pour s’installer ailleurs, construire quelque chose, beaucoup en sont revenus, mais pas tous.

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Mais là je sens que je suis en train de vous perdre et encore ce n’est qu’une infime partie de l’histoire. Mais voilà, j’ai cette tendance à lorsque je parle de mon deuxième “chez moi”, à m’emporter, à trop en faire, mais car je vois aussi la région changer de gueule et pas forcément dans le bon sens. D’une gamine pleine de vie, de simplicité et de mystère la région semble parfois donner l’impression d’avoir vendu son âme au diable pour une bouchée de pain, perdant un peu en valeur symbolique mais gagnant en valeur immobilière. Et c’est bien là l’un des problèmes. La spéculation immobilière a changé la région faisant parfois table rase du respect de l’architecture laissant place à l’apparition de furoncles architecturaux déjà démodés avant même d’avoir été terminés.

Je ne parlerais pas de ce promoteur immobilier local qui après avoir défiguré la côte, s’attaque désormais à l’arrière-pays, magouillant en rachetant des terres non constructibles pour une bouchée de pain et qui verra pousser d’ici quelques années d’autres furoncles. Heureusement certains coins du Pays Basque restent et resteront toujours préservés. Chaque fois que je reviens, c’est bien souvent un arrache cœur tant en plus de 25 ans la région a totalement changé d’aspect.

Au final, c’est très difficile de se prêter à cet exercice, j’ai presque du mal à trouver les mots pour faire comprendre ce qui m’attire, ce qui fait que m’y sens bien. Trop de souvenirs, trop de choses à dire se bousculent sans vraiment trop savoir comment les mettre en avant, les expliquer, les justifier, ni non plus comment les organiser, les trier pour les coucher sur le papier.

Il y aussi tout ce groupe de gamins que nous étions, la tête pleine d’insouciance, nous retrouvant tous les étés, parfois plus, tapant le carton au milieu de la cour à l’ombre d’un platane aujourd’hui disparu. On repoussait les limites du temps, nous abîmant les yeux jusqu’à pas d’heure, profitant de la moindre seconde à respirer l’air frais des vacances. Totalement innocent du temps qui passe. Plus de vingt ans après, toute cette mauvaise troupe que nous étions, retourne à la base, s’installant ou pensant à s’y installer, voulant y vivre, contribuer à l’économie au développement dans le bon sens.

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Ancienne ferme à Ibarron, croisé par hasard sur le chemin d’Aritzakun

Ce coin d’ailleurs s’est installé en nous, en moi sans que je le voie venir. Comme un virus, comme une force mystique impalpable, invisible qui m’appelle à y revenir sans cesse pour l’explorer encore et encore, pour le découvrir, l’explorer, le détailler sans jamais cesser de m’émerveiller. Quand j’ai le blues, mes montagnes me manquent et je laisse mon esprit se promener dans tous ses coins que j’aime tant. Alors oui je n’y ai pas mes racines, mais ce qui est sûr c’est que mon histoire, celle de ma famille est intimement liée à ce coin d’ailleurs. J’aime ce pays tout autant que je le respecte.

Victor Hugo disait « Celui qui a vu le Pays Basque, veut le revoir ». Je préfère terminer ce papier en déposant un vinyle de Fenton Robinson et de me laisser envoûter par les premières paroles qui sortent des enceintes, tant elles reflètent mon histoire d’amour avec le Pays Basque : « You don’t know what love is, untill you really fall in love one time ».

Euskal Herria, maite zaitut.

PS : Il était presque impossible d’illustrer cet article sans vous montrer de nouveau des photos déjà vues dans d’autres articles. J’ai donc pioché dans ma collection de cartes postales et choisi des lieux qui sont en rapport avec mon « histoire » passée et présente.

Suggestions d’accompagnement sonore :

Fenton Robinson – You Don’t Know What Love Is  (Alligator – 1974)
Le challenge de choisir une seule chanson était presque impossible, et puis, comme un déclic ce morceau de Fenton Robinson, cette déclaration d’amour, m’a paru être le plus beau des accompagnements.


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