Un réveillon en demi-tour – Partie 2

Un réveillon en demi-tour – Partie 2

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Partie 2

Partie 2

31 décembre 2020

Suggestion d’accompagnement sonore :

Dj Low Cut feat. Masta Ace & Torae – All Alone
(Rugged Records – 2017)

Quand Dj Low Cut magnifie un sample d’une chanteuse néerlandaise des années 70 pour donner vie à un morceau puissant, appuyé par le talent de Masta Ace et Torae. All Alone qu’on vous dit !

Je n’ai aucune idée de la température qu’il faisait dehors, tout ce que l’on peut dire c’est qu’au petit matin, les sommets étaient un peu plus enneigés et le sucre glace avait coulé et descendu quelques dizaines de mètres d’altitude. Une bien belle façon de commencer ce jour de réveillon.

Durant la nuit, en plus de la couette, un énième plaid bleu embarqué au dernier moment est venu s’ajouter à la montagne de chaleur qui nous enveloppait. Nous avions froid, nos corps grelottaient et peinaient grandement à se réchauffer malgré t-shirts, polaires, chaussettes et bonnet. Mais nous l’avons passée, cette nuit, en dents de scie sûrement, mais nous l’avons passée.

Au petit matin, nous tentions vainement de garder la chaleur à l’intérieur bataillant avec une condensation bien installée. Nous avons fait bouillir l’eau, enquillé un thé, un café, quelques céréales dans un muesli improvisé et sans trop savoir comment le temps a filé plus que nous le pensions.

Le chauffage poussé dans l’habitacle en alu, le moteur froid, nous avons décidé de continuer vers Harpea, de voir s’il était possible de passer par Orbaizeta ou au pire, de redescendre vers Urkulu, Urdanarre et la Vierge d’Orisson.

Orgambide
(988 m)

On avait déjà eu par le passé la chance de voir Harpea sous la neige, de dessiner les zig-zags de la forêt d’Orion pour finalement se prendre en pleine gueule la beauté d’un blanc immaculé. Sauf que là, au fur et à mesure des virages, la neige commençait à apparaitre par plaques beaucoup plus tôt que prévu. Et puis les plaques se sont transformées en lambeaux, les lambeaux en paquets et les paquets en un drap blanc et puis finalement c’est une énorme couette à plumes qui recouvrait la route.

La sortie de la forêt d’Orion nous a encore mis une mornifle, le paysage nous a sauté à la gorge, la beauté nous a éclaté aux yeux. Orgambide nous coupait le souffle. Les traces dans la route était à peine esquissées mais semblaient toutefois assez fraiches. Et puis il convient de préciser que la veille au soir et un peu durant la nuit lorsque nous étions en train de parlementer avec Morphée avant de se jeter dans ses bras, nous avions entendu quelques véhicules passer, laissant penser que par la route, l’ascension était possible.

Ici, j’avais plus de repères. Cette route, je la connais par cœur, je pourrais l’emprunter les yeux fermés. Ici j’ai des repères de Berbères, de Touaregs, de Nénètses, cet arbre famélique, penché, qui ressemble à un acacia du désert, cet amas de cailloux là-bas, cet auge pour les pottoks.

Nous n’étions qu’à mi-parcours de l’embranchement que j’avais prévu d’emprunter et là, et c’est peut-être l’unique regret de cette escapade, nous avons décidé de renoncer. La neige était fraiche mais peu épaisse, les à-côtés guère accidentés, la surface légèrement verglacée, rien de dangereux. Sauf que se dessinait dans ma tête la question fatale, obligatoire du : « Et après ? ».

Sur le moment, je n’ai pas regretté notre choix, mais au moment de poser ses souvenirs sur le papier, j’ai un peu les boules d’avoir abdiqué. Harpea est l’un de mes refuges, je voue pour cet endroit une sincère affection, tout autant que pour son plateau d’Orgambide. J’aurais aimé avoir ce sentiment interdit de l’explorateur qui repousse ses limites pour découvrir son Eldorado. J’aurais aimé faire ma trace dans la neige et n’avoir ainsi, rien que pour nous, égoïstement et jalousement, un paysage sublime de beauté.

Je me suis pris à rêver d’une Terra Incognita que nous aurions découverte, y plantant un drapeau pour en symboliser l’instant, nous prenant en photo pour venir raconter. Mais non, comme un découvreur devant prendre la difficile décision de renoncer, nous avons rembobiné la cassette, à reculons, j’ai zig-zagué dans mes propres traces pour revenir au seul endroit possible pour faire demi-tour et sagement nous sommes repartis, non sans un dernier arrêt.

Errozate
(1 345 m)

J’étais obligé d’immortaliser la beauté d’Errotzate ressemblant aux truffes au chocolat que, à chaque Noël, ma mère nous offre avec gourmandise. Les flancs ressemblaient à du chocolat amer en poudre et les sommets, encore et toujours à un glaçage à base de sucre glace.

Une gourmandise à croquer avec les yeux à défaut de pouvoir y planter ses dents.

Malgré ce second demi-tour, nous n’avons pas renoncé, nous avons vaillamment continué. A la barre de notre navire à 4 roues motrices, décision fut prise de bifurquer sur une route que j’avais croisé maintes et maintes fois sans vraiment la voir. A croire que ces écueils nous faisaient voir ces chemins usuels d’un regard nouveau et inhabituel.

Un cordon de bitume s’élevait sec pour nous faire déboucher au milieu des prairies dorées barbouillées de traits d’une neige blanche et humide. On aurait dit les plaines du Montana en plein hiver où l’on aurait remplacé les Mustangs et les American Paints par des Pottoks aux poils d’hiver venus brouter sous un ciel presque bleu.

C’était beau, calme, apaisant, c’était parfait pour signer ce dernier jour de l’année. La suite de la route était tout autant sublime, elle longeait une autre piste que nous avions déjà déroulée avec les copains l’été dernier alors que le cagnard nous brunissait les abattis. Sauf que ce p’tit bout de route, il possédait quelques virages en épingles, des serpentins, en descente comme si le goudron dans un ultime pied de nez avait voulu faire une blague à l’automobiliste le sortant de sa monotonie.

La fin de cette route parallèle nous a déposé sur les hauteurs d’Esterençuby et autant vous le dire tout de suite, pour la suite de la journée, les souvenirs se font plus flous.

J’ai bien souvenir qu’on a coupé par Aincille, joli petit bled aux rues calmes pour arriver au croisement de Saint-Jean-le-vieux. On a pris en direction d’Ahüsky en tournant le dos à la grande ville, sauf que, bêtement, on manquait de provisions.

C’est donc dans un virage, alors que le vent commençait à pousser fort, très fort, trop fort, que nous avons dégusté quelques œufs durs pas assez durs et un reste de poulet froid en fin de péremption, le tout sans pain.

Après ça on a continué de grimper sans trop savoir où nous étions. Par souci de conserver de la batterie, je n’enregistrais pas notre tracé, je peine donc à retrouver notre position exacte. Et de nouveau la neige a commencé à se montrer, sortant du bois par petites touches puis recouvrant les abords. Autour de nous, les montagnes ressemblaient à des glaces Vienetta que nous servait ma grand-mère le dimanche en attendant nos parents. Des couches de chocolat alternant avec de la glace vanille, saupoudré de petit copeaux, éclats. Une bûche de Noël d’après Noël.

La route s’élevait, restait roulable et praticable et soudain arrivés sur un col, elle ne l’était plus. Et nous, nous n’étions plus seuls. Un 4×4 blanc et sur la crête au loin, une silhouette noire. A cet instant je perds tous mes adjectifs, j’ai l’impression de tous les avoir égrainés et de manquer de talent pour en inventer d’autres.

Alors, comme souvent quand le paysage nous emporte, on est sorti, on a grillé une clope et on a écouté le silence en contemplant les vols tourbillonnants des vautours fauves. Et puis la silhouette noire est redescendue alors on a décidé de l’attendre. A ce moment-là, on ne savait pas du tout ce qu’étaient ces volatiles qui nous tournaient au-dessus.

La silhouette avait une bonne grosse soixantaine bien tapée, Nikon autour du cou et lunettes Leica en bandoulière, il nous a raconté être sur la crête depuis 8h ce matin, à observer les oiseaux, les vautours fauves et autres jusqu’à ce que, au loin, les nuages d’une brume chargée de neige viennent gâcher la fête.

Bon, par contre, c’est à la fin de la discussion qu’il nous indiquera que la route qui redescendait menait à un cul-de-sac et que celle qui montait était impraticable. On était donc bon pour un troisième demi-tour.

Je l’ai laissé ouvrir la voie avec son Duster 4×4 et j’ai suivi, mais trop épicurien et gourmand de ces paysages glacés, je l’ai perdu du vue assez rapidement.

Alors que nous devions laisser Ahüsky dans notre dos, notre choix des possibles en terme de routes était en train de fondre comme neige au soleil. On s’est rabattu sur Saint-Jean-Pied-de-Port pour faire un petit complément de provisions et remplir Lily (au cas où nous devions rester bloqués quelque part, juste par principe de précaution).

Par une piste cabossée et ravinée, on a décidé de prendre de la hauteur au beau milieu des vignes d’Irouleguy pour déboucher après quelques épingles et croisement de pont sur un petit plateau…..accessible de l’autre côté par une route goudronnée. Mais à quoi bon choisir la facilité quand l’esprit d’aventure vous tends les bras ?

Le temps était à la pluie et l’humidité qui nous tombait sur le coin du museau rendait l’atmosphère monotone. Et ce n’est pas le petit barbecue, les tables de pique-nique en pierre et juste devant nous la table d’orientation pour découvrir les montagnes qui nous entouraient de leur froide chaleur qui n’ont su y changer quoi que ce soit.

On a croisé quelques badauds venu profiter de la vue et on s’est enfermé dans Lily. Confortablement installés sur cet aménagement fait maison qui nous rend pas peu fiers, on s’est jeté sous un plaid pour bouquiner et voir comment tournait le monde en ce dernier jour de l’année. A la lueur d’une petite lumière on a laissé la nuit s’installer et le temps s’écouler, tranquillement, sans le forcer.

Et puis vint le temps de préparer notre repas de fête. Si lors de notre dernier réveillon off the grid nous avions réussi à se concocter des pennes à la crème accompagnées de magret à la salicorne, cette fois-ci, c’est un bon petit riz au curry et pâtes bolognaises déshydratés de chez Décathlon qui ont su réchauffer nos estomacs. C’est toujours mieux que notre premier réveillon à Gorramendi où nous avions seulement deux pommes et une boite de conserve William Saurin de bœuf bourguignon.

On a maté les vœux du président, j’ai pesté, je me suis énervé, j’ai continué de manger et je me suis vengé sur le dessert. Anticipant notre fatigue qui ne nous laisserait pas le temps de tenir jusqu’à minuit, sous la couette on a commencé à envoyer quelques vœux par-ci, par-là et après quelques pages nous nous sommes abandonnés dans le sommeil, laissant dernière nous les derniers instants de cette année si particulière.

4 Comments
  • Isa
    Posted at 12:59h, 01 février Répondre

    Cette photo de Errotzate est sublime ! Un vrai gâteau, en effet. Merci pour ces mots gelés, cette petite aventure que tu me fais vivre en ce jour morne 😉

    • retourdumonde
      Posted at 13:27h, 01 février Répondre

      Merci Isa! J’aime bien ces montagnes quand elles ne sont pas totalement recouvertes neige, comme si elles avaient été surprises par un petit coup de froid, ça donne un chouette dégradé. Merci à toi, d’être toujours dans les parages, jamais loin. 😉

  • Delphine
    Posted at 08:11h, 02 février Répondre

    Photos superbes, récit magnifique, malgré les demi-tours et les désillusions, le jeu en valait largement la chandelle.

    • retourdumonde
      Posted at 12:41h, 02 février Répondre

      Merci pour ton commentaire Delphine. Les demi-tours font un partie du jeu quand on passe son temps à fouiller, fouiner et chercher de nouveaux chemins.

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