Retour du Monde - Et Il neigea dans la Sierra de Urbasa...
Sous la neige, en hiver, la Sierra de Urbasa nous a donné à voir des paysages époustouflants, des forêts à la silhouette abandonnée du Palacio de Urbasa...
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Et il neigea dans la Sierra de Urbasa…

Et il neigea dans la Sierra de Urbasa…

On dit qu’il faut savoir apprendre de ses erreurs. Alors on a jeté un coup d’œil en arrière et on s’est dit que pour le premier jour de ce week-end au Pays Basque, on allait y aller mollo, pas comme la dernière fois où j’avais un peu joué avec mes limites en revenant de Gaztelugatxe, mais pour le reste le programme était posé. Même si, sur le papier les choses paraissaient cadrées, écrites, bien délimitées, il reste une part d’inconnu en voyage, une part indéniable qui, parfois, reste tapie dans l’ombre laissant le voyage se dérouler sans accrocs, sans surprises, presque tristement, et parfois l’inconnu sort à la lumière du jour, tente une sortie, redistribue les cartes et nous en met plein les yeux. Au deuxième jour, on a sauté dans la voiture, parés à avaler du kilomètre, à traverser les frontières du Labourd et de la Navarre, et soudain il neigea dans la Sierra de Urbasa.

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Le long de la côte le temps était maussade mais sans plus, le soleil caché derrière les nuages tentait bien une percée mais sans en être totalement convaincu lui même. Alors on a filé, filé vers les montagnes, vers la frontière, on a pris ce chemin qu’on connaît tant, cette rampe de lancement vers l’ailleurs, porte d’entrée vers des découvertes sans fin. Mais il faut que je vous dise avant, faut que je vous dise un truc sur le moment. J’ai toujours eu les yeux plus gros que le ventre, que ce soit devant un bon plat que devant une carte routière. J’en veux toujours plus, persuadé qu’il me reste toujours de la place pour une petite part, une dernière. La der des der.

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Pour cette première sortie on avait un but, une destination finale, Urederra, la source bleue, mais on y reviendra plus tard. Entre notre point de départ et cette source, la feuille était vierge, j’avais le crayon en main pour nous en dessiner le trajet. Et comme je ne veux jamais faire les choses à moitié, au lieu de tirer tout droit, j’ai tracé des lacets, des routes de montagnes, des zig-zags, un peu de lignes droites mais pas trop. Arrivés à notre porte d’entrée, Dantxarinea, où il tombait un petit crachin glacial, on a descendu la route qui habituellement nous mène à Gorramendi. En passant, on a jeté un œil sur cette route empruntée maintes et maintes fois, mais quelque chose avait changé. Au lieu de l’habituel mélange de goudron et de cailloux qui habille ce petit chemin, c’était un tapis de neige de plusieurs centimètres qui le recouvrait. On aurait du comprendre le signe, apprendre à le lire. Ces derniers jours les températures avaient certes été basses, des semaines auparavant un épisode neigeux exceptionnel avait bien balayé la côte, mais mon frère dans la région une semaine avant nous, n’avait rien noté de particulier.

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Alors on a continué, comme si de rien n’était, on a piqué à droite à Donetzebe, on s’est engagés sur un bout de route qui longe le Rio Ezkurra. Sur le papier, rien de spécial à mentionner, juste un bout de route inconnue, une petite part du gâteau en plus. Pourtant, au fur et à mesure que les kilomètres déroulaient, le décor s’est planté, l’ambiance s’est posée, par petites touches. Les voitures se sont fait de plus en plus rares, le brouillard s’est doucement mis à nous envelopper de ses bras diffus, et puis petit à petit, des taches blanches de plus en plus importantes sont venues décorer les bords de la route. L’ambiance était indescriptible.

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On discernait à notre gauche des montagnes abruptes se jetant dans le bras du Rio, enveloppé d’une brume épaisse, toujours en mouvement, presque vivante. Plus loin, la luminosité devenait quasi inexistante, la route se faisant encercler par une horde d’arbres nus, avec la brume, toujours cette brume, et puis cette neige. Une ambiance suintante de légendes, d’histoires ancestrales de gnomes, de laminak, de Basajaun, de dragons, et autres légendes que l’on se transmet de générations en générations au coin du feu, racontées par la voix grave d’une grand-mère, d’une amatxi sans âge. J’avais en tête aussi ces fameux paysages de la Pacific Northwest, ces longues routes de l’ouest américain dans le brouillard avec des forêts denses, une langue de bitume noir. J’y étais, sans y être.

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Au fur et à mesure que la route montait, on s’ancrait dans la même ambiance. La neige devenait une partie intégrante du paysage, une neige inattendue mais tellement souhaitée après un hiver pourri et humide à Paris, après un mois de février sans voyage givré. Une dose de blanc salvateur. Juste avant la fin de la route à Leitza, on s’est posé sur un petit débord. Sous l’œil d’un camion saleur, on s’est arrêté pour contempler la vue, pour écouter ce silence cotonneux propre à l’hiver, à la neige et tout ce qui va avec, ce silence bruyant qui nous avait tant manqué. On a écouté le rien, à peine perturbés par la chute d’une neige qui tombait en petits glaçons ronds rebondissant en bruit métallique sur le toit de la voiture, et par les branches trop faibles pour supporter le poids de cette poudre blanche, qui laissait tomber cette dernière par paquets entiers. J’aime ce Pays, je l’ai déjà dit, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il m’offre ce spectacle. Difficilement, on s’est arraché de la vue, le temps s’était fait grignoter sans qu’on s’en aperçoive et on avait encore de la route à faire.

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Alors on a fait exception à la règle, on a choisi la raison à la gourmandise, on s’est enquillé sur l’autoroute, pour tenter de rattraper le temps, de courir après les aiguilles de l’horloge qui nous avait dépassé. Jusqu’à Altsasu on s’est laissé doubler par des camions lancés à pleine bourre, on a enchainé les tunnels creusés dans le cœur de la montagne. J’ai profité d’un ravitaillement à la station service perdue dans la banlieue morne et industrielle pour demander mon chemin dans un espagnol ridicule et plus que approximatif au pompiste. Le peu de mots en mémoire s’était fait la malle de mon cerveau, et le pompiste – ayant sans doute surestimé mes compréhensions en espagnol – s’est lancé dans une explication complexe dont j’ai essayé de n’en retenir que l’essentiel : Tout droit, puis à gauche, et au rond point encore à gauche. S’il n’avait pas joint les gestes à la parole, dieu sait où nous serions à l’heure actuelle.

On a laissé Altsasu et ses immondes centrales de béton derrière pour monter à l’assaut de cette NA-178, et là, ce fut la deuxième claque de la journée. La route grignote la montagne en lacets, épingles et virages à 90°. Pas de repos pour le conducteur, peu pour le passager. Au bout de la énième épingle, l’estomac gargouillant, la vue époustouflante, deux paramètres qui, réunis, nous ont fait nous stopper dans un virage pour casser la graine face à une vue qui, rien qu’en regardant aujourd’hui les photos me faire encore pousser des jurons accolés à des adjectifs d’émerveillement. La brume, fidèle compagnon de cette journée était là, à nous envelopper. Dissimulant, puis montrant le paysage, elle nous aguichait, nous en montrant sans trop nous en montrer. Elle titillait notre plaisir de découverte.

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Les pieds trempés par la neige, grelottant, j’ai regardé le paysage changer par ses nuages de vapeur aussi rapides que la bagnole qui s’amusait à monter la route en prenant les virages au frein à main. L’autoroute et les usines à peine quelques kilomètres plus bas se faisaient gommer par cette brume, nous isolant dans le meilleur de ce que pouvait offrir les paysages de la Sierra de Urbasa. On a terminé notre repas frugal, et l’ascension de cette route mythique, mystique. Et arriver en haut, sur quelques kilomètres de ligne droite, le paysage s’est effacé sous une mini-tempête de neige, plus de repère, on se serait cru 1 an en arrière sur les routes d’Islande. Une route blanche, pas de visibilité, une route qui nous a recraché au beau milieu des plaines balayées par le vent de la Sierra de Urbasa.

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Des routes de montagnes, on est passé à un paysage plat, vide, dur, blanc. Oubliant presque qu’on était bien au-dessus des 1000 mètres d’altitude. Et le mystique a continuer de nous accompagner, au beau milieu de rien on a croisé un bâtiment abandonné, et un mur à gauche, un campo berri. On s’est garé pour aller voir ça de plus près. Avec son clocher délabré, j’ai d’abord cru à un monastère abandonné, mais ça n’expliquait pas la présence du fronton. Sur sa colline recouverte de neige, laissant de temps en temps apparaître des touffes herbeuses, l’ambiance était lugubre mais curieuse.

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Piqué par le vif, en rentrant, j’ai potassé des bouquins, retourné internet pour trouver des infos sur l’histoire de ce lieu, mais avant ça il faut qu’on vous raconte quelque chose. Les lieux et les légendes au Pays Basque, vont de pair. Cécile avait le Minolta de son père autour du cou, moi deux argentiques, mon 6×6 et mon petit Rollei. Chacun de nous avons pris des photos du lieu, des angles différents, des photos différentes, des pellicules et des boitiers différents. Vous nous croirez ou pas, mais lorsqu’on a développé les photos en rentrant, on a constaté que la plupart de nos photos de cet endroit, de ce bâtiment étaient soit floues, soit voilées, soit brouillées… Je laisse chacun en tirer ses conclusions.

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Pour en revenir à ce bâtiment, en fait, loin d’être un monastère, il s’agit d’un palais, le Palacio de Urbasa. Datant du 17ème siècle, il fut construit sur demande du roi Felipe IV pour Fernando Ramirez de Baquedano, marquis de la sierra, qui détenait la juridiction civile et criminelle des montagnes de Urbasa et Andia. Le marquis s’est exécuté, construisant ce palais qui faisait à la fois office de mairie, de prison, de maison et d’abbaye. Sauf que voilà, il n’y a jamais mis les pieds. Les seuls résidents furent un aumônier et le personnel de maison. Les années ont passé, les lieux furent abandonnés, servant de refuges pour les passants d’Urbasa ou pour les bergers et leurs troupeaux.

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Puis, plus tard un industriel de la région, Mr. Echavarri, transforma les lieux en auberge-restaurant luxueux, c’est de cette époque que date le fronton. L’histoire ne dit pas pourquoi il en vint à son tour à fermer les lieux (en tout les cas je n’ai pas trouvé d’infos à ce sujet). Bien qu’il soit aujourd’hui la propriété du gouvernement de Navarre, le bâtiment tombe en décrépitude, les portes et les fenêtres ont été volés, les entrés murées. On a bien parlé un temps d’en faire un hôtel, mais en attendant, le Palacio de Urbasa continue de surplomber la sierra de silhouette mystique, décrépie et fébrile.

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On en fait le tour, on s’en approche avec une petite crainte au ventre, la peur qu’un morceau de balcon nous tombe sur le nez, ou la peur de rencontrer on ne sait quelle créature sortie du bestiaire des légendes du Pays Basque. J’ai autant envie de trouver une entrée pour y découvrir l’intérieur que de prendre mes jambes à mon cou. Une curiosité d’explorateur mélangée à la peur de faire quelque chose d’interdit. L’adrénaline ne se décide pas à choisir son camp. En cherchant bien, il est possible de trouver des photos de l’intérieur, sur Flickr, le photographe espagnol Felix Martinez a eu la chance de pouvoir pousser la visite un peu plus profondément dans les entrailles du palais. On laisse derrière nous les armoiries de la famille de Baquedano gravées au-dessus du porche, seule trace d’un passé révolu, et l’on s’éloigne du Palacio de Urbasa en coupant à travers champs.

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Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil ou deux au-dessus de l’épaule, pour me rassurer. La neige, le brouillard, ce silence, cette découverte, ce bâtiment, on a pris notre claque, notre dose pour la journée, les sentiments se chamboule, les légendes, les histoires se bousculent dans ma tête alors qu’on reprend la route en direction d’Urederra, une autre beauté de la nature. Sierra de Urbasa, c’est sûr, on se reverra…

PS : Les photos carrées sont prises avec un Yashica Mat-124 G, le même qu’en Ecosse, et des rouleaux de Kodak Ektar 100. Il se cache aussi parmi les photos, une prise au Minolta SRT-101 et un rouleau de Fuji Superia 200.

7 Commentaires
  • Liilice
    Posted at 12:04h, 07 avril Répondre

    Quel beau voyage, toujours un plaisir de vous lire !

    • retourdumonde
      Posted at 19:37h, 12 avril Répondre

      Merci Liilice, toujours un plaisir d’avoir un petit mot de ta part ! 😉

  • Vagabondanse
    Posted at 14:39h, 07 avril Répondre

    C’est drôle, avant que je n’en arrive à la phrase, au fil de la lecture et des photographies, je me disais justement, tiens c,est marrant, ce relief et cette brume qui s’harnache à celui-ci, on pourrait facilement se croire sur la PNW *_* Une belle découverte, car je n’aurai jamais pu penser ou imaginer cela un seul instant au Pays Basque ! Quant à cette histoire d’argentique au Palacio….non mais c’est quand même fou !! 😮 Surtout que vous ne vous êtes pas donné le mot tout les deux. Un aléas sur un appareil ok, ca arrive, mais là sur les votres à tous les deux…Quel mystère !!

    Encore une fois, chapeau, tu as réussi à me transporter dans une région ou je ne songeais pas le moins du monde à aller mettre les pieds, mais ou, à force de te lire et de sentir, découvrir cet amour qui t’anime en en parlant, l’envie commence à pointer le bout de son nez, d’aller entrevoir se qui s’y cache, tout là bas, tout au sud du pays 🙂

    • retourdumonde
      Posted at 19:53h, 12 avril Répondre

      Carrément, après avoir vu des photos, avoir lu tout vos papiers à toi et Jeremy, ce morceau de route était comme une évidence, la ressemblance avec la PNW était évidente. Le Pays Basque recèle d’une multitude de paysages que peu soupçonnent, surtout lorsque l’on prend le temps de s’éloigner des côtes et de s’enfoncer dans les terres. C’est un peu ce que je me force à essayer de faire, montrer que c’est un pays aux multiples facettes, un bijou dans son écrin qu’il faut préserver. 😉

  • Dutilh
    Posted at 21:16h, 07 avril Répondre

    Je ne connais pas du tout.Il me faudra en parler aux neveux basques.Le temps s’y prêtait.Il y a beaucoup de mystère et d’étrangeté dans le recit.biz

  • Anne
    Posted at 18:41h, 12 avril Répondre

    Heureusement que tu as mis une photo avec la voiture récente parce que sinon ça passait vraiment pour des photos des 70’s ! Vraiment chouette ce rendu 😀

    • retourdumonde
      Posted at 19:49h, 12 avril Répondre

      Ahah, c’est pour ça que la seule photo faîte au 35mm, passe totalement inaperçu parmi le reste des photos 😉

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