Les Aldudes et Kintoa, le Pays Quint

Les Aldudes et Kintoa, le Pays Quint

Coincée dans la corne du Pays Basque Français, il existe une magnifique vallée dotée d’un cas unique en droit international. Une terre coincée et isolée que l’on nomme Pays de Quint, ou Quinto Real selon de quel côté de la frontière on se trouve. Cette terre possède un statut particulier, hybride où les habitants en plus d’être basque sont considérés comme vivants en Espagne alors que nous sommes toujours en France. Bienvenue à Kintoa, vestige de l’ancien royaume de Navarre.

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Mais avant de rentrer un peu plus dans les détails, reprenons où nous vous avons quitté c’est à dire à Saint-Etienne-de-Baïgorri, après notre randonnée ratée au cœur de la vallée de Baztan. Réchauffés, on a alors repris la route en direction de la vallée des Aldudes, sans doute l’un des mes coins préférés en Pays Basque français. La route nous a alors fait passer à Banca, et j’en ai profité pour montrer à Cécile ce qui fait l’une des nombreuses renommées de la région, la truite. Au milieu des montagnes qui entourent la vallée, coule un grand nombre de rivières, et parmi elle, la rivière Arpea, considérée comme l’une des plus pures de France.

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C’est là qu’un gars de la région dans les années 60 a décidé de monter une pisciculture. Aujourd’hui l’entreprise « Truite de Banka » reste tout aussi artisanale qu’à ses débuts et ses truites sont connues dans le monde entier. Ce qui n’était dans mes souvenirs qu’une petite maison, est aujourd’hui devenue une vraie entreprise familiale, avec un petit musée gratuit et très bien fait qui vous fait vous promener le long de la source pour en apprendre un peu plus sur l’élevage des truites.

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On parle de la pluie et du beau temps (enfin surtout de la pluie) avec le vendeur, on repart avec quelques truites sous le bras, et on se remet en route direction le prochain village, les Aldudes. Village de quasi bout du monde, où le silence est roi et où le temps semble avoir été figé. Les Aldudes sont surtout connues pour son cochon, rose et noir, une race unique en son genre et réintroduit dans les années 80, avant que celle-ci ne disparaisse. Et oui, la gastronomie au Pays Basque c’est presque une religion.

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Dans le ciel, les nuages s’étirent, on dirait presque que le soleil a enfin gagné son duel avec ces derniers. On pose nos bagages dans une petite auberge qui jouxte la rivière, et rien que la chaleur de cette maison à l’architecture navarraise typique, suffit  pour nous réchauffer les os de notre randonnée ratée de la journée…Enfin c’est surtout la douche.

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On se balade en ville, tout est fermé, on croise d’anciennes boutiques devenues des maisons, et deux jeeps de l’armée américaine qui rouillent gentiment sous l’humidité de la vallée. Pour dîner, on se rabat sur la brasserie à côté du Joko Berri, le mur à gauche où s’entrainent des joueurs de main nue, l’une des multiples variantes de la pelote basque. Après le dîner on s’attarde au Joko Berri, hypnotisés par le bruit de rebond de la pelote et on se rentre rincés, huchés, claqués, par une journée belle mais éprouvante, et c’est bercés par le bruit du torrent que la journée se termine.

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Le lendemain, le temps semble s’être arrangé un petit peu, malgré le petit crachin qui tombe pendant le petit déjeuner, mais Mado, la patronne des lieux nous promet du beau pour l’après-midi. On espère bien, une bonne partie de nos fringues est encore trempée. On a quand même eu droit à un rai de soleil ce matin, sur une des montagnes face à notre chambre, un paysage enchanteur qui nous a mis de bonne humeur dès le réveil. Après étude de la carte on a repéré une petite route qui va jusqu’en Espagne, qui passe par Urepel et qui nous éviterait de passer par la route principale. Malheureusement Mado nous explique que ce n’est qu’un chemin de terre qui se perd dans les montagnes et qui n’est pas carrossable.

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Un petit tour dans l’église des Aldudes qui abrite le chapelet de Maximilien II d’Autriche (acheté aux enchères et ramené par un amerikanoak à la suite de la mort de l’Empereur au Mexique) et nous voilà partis pour Urepel aux portes du Pays de Quint.

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Difficile de résumer le Kintoa (ou le Pays de Quint en français) en quelques lignes. Mais pour faire simple il s’agit d’une zone où les habitants français sont considérés comme espagnols sur une terre qui se trouve bien du côté français de la frontière mais qui appartient à l’Espagne (vous suivez ?). L’histoire remonte au XVème siècle, où les cadets de la vallée de Saint-Etienne-de-Baïgorri (c’est le droit d’aînesse qui fait foi au Pays Basque, les cadets étant alors appelés à devenir prêtres ou militaires ou à s’expatrier sur les côtes pour devenir pêcheurs. C’est aussi l’une des nombreuses raisons de la diaspora basque en Amérique du sud et du nord), ne voulant pas partir de leur région se sont mis à s’enfoncer dans la vallée des Aldudes pour y habiter, créant ainsi les villages de Banca, Urepel et des Aldudes. Faisant paître leurs troupeaux dans ces terres, ils furent vite en conflit avec les habitants de la vallée de Baztan et de la vallée d’Ero (aujourd’hui située en Espagne). Cette implantation a alors été source de conflit et s’est renforcée quand la Navarre à été conquise de nouveau par l’Espagne et que la France en a perdu la souveraineté. Pour remédier à ça un accord à été trouvé au XIXème siècle (on a fait un bond dans le temps sinon je suis sûr qu’on aurait perdu quelques lecteurs en route), le traité de Bayonne, qui décide de la répartition territoriale : le Kintoa nord, continue d’appartenir à l’Espagne, mais les agriculteurs français ont le droit de jouir des terres et des pâturages moyennant une compensation financière versée à l’Espagne par l’état français. De l’autre côté de la frontière, le Kintoa sud (vallée d’Ero et de Baztan), se doit d’ouvrir ses pâturages pendant un bail de 15 ans renouvelable.

Bon tout ça c’est assez complexe, mais aujourd’hui par exemple, les quelques familles qui habitent encore le Pays de Quint paient leurs impôts fonciers en Espagne, mais leur taxe d’habitation en France. Pareil pour les services, la Poste et EDF assurent le service, mais c’est bien la Guardia Civil espagnole qui est censée gérer la sécurité. En fait ce sont surtout des gens qui sont abandonnés par les deux pays qui n’ont que faire de cette drôlerie administrative. Imaginez que l’électricité ne date que de 1979 et le téléphone n’a été installé qu’en 1983 grâce à la ténacité de Marie Etchebarren, la maire d’Urepel.

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Mais revenons à nos moutons. On s’est donc arrêtés à Urepel, à la porte sud du Pays de Quint, puis on a repris la petite départementale 948, dans les hauteurs des montagnes, sous le brouillard et les averses. On s’est arrêtés dans le tout petit hameau d’Esnazu, pour admirer le fronton perdu au milieu de nulle part, pour visiter une église vide, où les galeries attendent que les hommes viennent s’y placer pour y chanter, et on s’est fait regarder de travers par une vache abasourdie de voir des touristes emprunter cette route perdue. Le village est désert, et nous sommes les seuls dehors.

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Et puis on a gravi le col d’Urkiaga, où tout en haut se trouve la Venta Erreka-Artea, tenue par un amerikanoak revenu après avoir fait le berger aux Etats-Unis, pour tenir la venta montée par son grand-père. Cette venta, c’est le reflet typique des ventas de mon enfance. Un bric à brac incommensurable où se côtoient le kitsch et l’utile, le flashy et le sobre, et une odeur unique, mélange de bois, d’humidité, et d’alcools.
Mais les ventas comme celle-ci, perdue au milieu d’une vallée et faisant anciennement office de poste frontière, c’est avant tout un lieu de passage, un lieu de vie, pour les habitants isolés. Les vieux devisent en basque autour d’un café ou d’une assiette de lomo, et les plus jeunes boivent une bière en commentant les matchs de pelote. Cette description peut avoir un côté carte postale, presque cliché, mais quiconque a déjà pris le temps de s’arrêter dans ce type de ventas (et pas dans les ventas usines de Dantxarinea) et regarder la vie se passer devrait savoir de quoi je parle.

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On a bu notre café face à la montagne embrumée, et on a repris la route sous une purée de pois. Et un peu comme en Norvège, au détour d’un virage et d’une forêt, on a vu le soleil, qui peinait à apparaître derrière les morceaux de coton présents dans le ciel. Alors on s’est arrêté, on a regardé le paysage, observé des pottoks brouter, indifférents au temps, à la pluie et à notre présence, admirer les nuages modifier le paysage, et on a écouté le silence en s’imaginant qu’avec son ancien côté neutre, sans loi, le Pays de Quint doit avoir bien des souvenirs de querelles de bergers, et d’anecdotes de contrebandiers.

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La route a alors repris son long chemin vers des paysages à l’extrême opposé du vert Kintoa, mais c’est une autre histoire.
PS : Si vous voulez en savoir un peu plus sur l’histoire du Pays de Quint, voici quelques liens :

– Kintoa.fr

www.vallee-aldudes.com

RFI a produit une très bonne émission de 45 min sur l’histoire du Pays de de Quint que je vous invite à écouter.

11 Commentaires
  • kaki
    Posted at 10:11h, 27 août Répondre

    Je ne connaissais pas du tout l’histoire de cette région dis doc! Super intéressant, j’m’en vais parfaire mon éducation en suivant tes liens 😉
    kaki Articles récents..Les nouveautés The Body Shop!My Profile

    • retourdumonde
      Posted at 20:35h, 28 août Répondre

      Et ce qui est marrant c’est qu’il existe l’inverse, vers Font-Romeu en France, la ville de Llivia est dans un territoire espagnole en plein milieu des Pyrénées française…Aaaah la géographie ! 😉

  • Isa
    Posted at 13:30h, 27 août Répondre

    Un coin que je connais bien car l’une de mes amies est orginaire de Banka … très reposant et grandiose , j’aime beaucoup !
    Isa Articles récents..La MouzaiaMy Profile

  • Arnaud
    Posted at 16:51h, 29 août Répondre

    Ah les Pyrénées, quel beau pays ! Je ne savais pas que l’on appelait cette région le Kintoa.

    Ces paysages sont tellement reposants !

    Merci pour ces photos,

    Arnaud

  • Pingback:Retour du Monde - Bardenas Reales, le Far West au Pays Basque
    Posted at 08:47h, 03 septembre Répondre

    […] Les Aldudes et Kintoa, le Pays Quint → […]

  • Eugenie
    Posted at 14:11h, 24 septembre Répondre

    Je viens de découvrir ce blog et chapeau pour les photos de présentation d’article ! tout y est tres interessant alors je m’abonne direct, merci pour toutes les idées de voyage que ca me donne !
    Eugenie Articles récents..En ce moment.My Profile

    • retourdumonde
      Posted at 20:58h, 24 septembre Répondre

      Merci pour ta visite, Welcome on board ! Et n’hésite pas si tu as des questions 😉

  • dehos anne-marie
    Posted at 14:28h, 23 juillet Répondre

    magnifiques photos, amatrice de marche ça donne envie de s’évader 🙂

    • retourdumonde
      Posted at 17:02h, 31 juillet Répondre

      Le Kintoa est une magnifique région qui recèle d’une multitude de chemins de randonnées, je suis sûr que vous apprécieriez !

  • Nicole
    Posted at 08:20h, 20 août Répondre

    les cadets pouvaient aussi épouser une aînée et donc s’établir dans une autre maison (etxe c’est à la fois la maison, le domaine, la famille), car au Pays basque le droit d’ainesse n’a jamais fait de différence entre garçons et filles

    • retourdumonde
      Posted at 18:13h, 24 août Répondre

      Bonjour Nicole, en effet merci pour cette précision important sur le principe de l’Etxe et sur la filiation au Pays Basque.

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