Ce sacré Mont Hernio - Retour du Monde - Le Blog
Loin des côtes, dans les terres, là où bat le coeur du Pays Basque, existe une montagne que l'on dit sacrée. Le Mont Hernio. Surnommé la montagne aux milles croix, Hernio se gravit avec respect pour qui cherche à en comprendre son histoire.
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Ce sacré Mont Hernio

Ce sacré Mont Hernio

Suggestion d’accompagnement sonore :

Howlin’ Wolf – Sittin’ On Top Of The World (Chess – 1971)
La voix rocailleuse du grand Howlin’ Wolf ici dans la version « London Session ».  Accompagné d’Eric Clapton à la guitare, de Bill Wyman et de Charlie Watts des Rolling Stones, Howlin’ Wolf nous confirme que là-haut, au sommet de la montagne il est plus facile d’oublier ses problèmes. 

La montagne jouit de cette aura mystique qui fait que, quelle qu’en soit sa taille, sa hauteur, la rigueur de ses flancs, son ascension en fait un moment unique. Chaque pas vers le sommet, c’est se rapprocher d’une histoire, de traditions. En ça, le Mont Hernio, montagne sacrée des Gipuzkoar ne fait pas exception. Ce sacré mont Hernio, parvenir à son sommet était un désir fort, une envie viscérale et en grimper ses sentiers me chamboula bien plus que je ne le pensais.


Hernio. Ernio. Peu importe le nom qu’on lui donne, peu importe que le H disparaisse, le mont Hernio est mythique, mystique. La Montagne aux mille croix, tel en est son surnom. Je l’ai toujours clamé haut et fort et défendu ardemment, le Pays Basque ne se résume pas qu’à ses côtes aux allures de carte postale ou à son air de Californie. Pour moi, à mes yeux, le Pays Basque possède son cœur dans les montagnes. Celles que l’on ne connait que trop peu de notre côté de la Bidassoa. Oubliez Larrun ou La Rhune mais pensez Aizkorri, Zelatun, Sarastarri, Arburu, Xoxote, Erlo ou la chaîne d’Izarraitz car c’est ici que respire le Pays Basque. Ici qu’il prend ses racines, sa force et l’origine de son charme.

C’est en parcourant les pages jaunies d’une vieille édition de Kresala1, un livre de Domingo Aguirre que j’en ai découvert la première parcelle de son histoire. Domingo Aguirre dans son histoire aux faux airs de Roméo & Juliette nous livre en filigrane son amour des montagnes du Pays Basque. Il conclue d’ailleurs sa nouvelle avec les mots suivants :

Elles sont belles, les montagnes du Pays Basque. Je les aime dans leur magnificence et dans leur pérennité (…) Chers lecteurs, levez les yeux et regardez en haut. Voilà Gorbea, voilà Alona, voilà encore Haitzgorri ! pour ne citer que les noms de nos montagnes les plus hautes. Partout, partout, vous verrez la Croix, bras ouverts ; la croix symbole de la Foi du peule Euskaldun (basque) (…)

Domingo « Txomin » Aguirre – Kresala

 

Cela faisait un moment que le mont Hernio me tendait les bras, m’attirant je ne sais trop pourquoi, peut-être du fait des photos vieillies d’Indalecio Ojanguren montrant les processions à ce sommet constellé d’un horizon de croix de pierre et de métal. Pourquoi ces croix ? Pourquoi ce mont ? L’histoire ne le dit pas. Mais bref, mettons tout ceci de côté et concentrons-nous sur l’ascension.

Ne voulant pas perdre une minute et une miette, on a fait ce que l’on ne fait jamais là-bas, on a pris l’autoroute pour tirer tout droit, pour gagner du temps et se poser sur les contreforts de la montagne assez tôt. On est passé trop vite par des petits villages qui nous étaient inconnus, on s’est perdus deux fois et puis on a fini par trouver la route qui remonte, qui serpente doucement pour déboucher sur un parking de taille anecdotique, bien trop petit pour accueillir le nombre de pèlerins et de randonneurs en goguette de ce mois de novembre justement ensoleillé, au pied de la Venta de Iturriotz2.

Après s’être fait copieusement engueulé puis chapardé une place libre, on se remonte sur un chemin privé, bien à l’ombre, prêts à chausser les crampons de rando’ et parés pour en découdre. Le début du chemin se fait durant une longue pente abrupte à l’abri d’une forêt dense. On n’est pas seuls, loin de là. Aux heures de pointe d’un chassé-croisé d’aoutiens et de juilletistes. Ça monte, ça descend, ça se croise, le tout avec le sourire et la bonne humeur.

La montagne au Pays Basque, surtout lorsqu’elles sont sacrées, c’est l’affaire de tous. Les différences d’âge, de catégories sociales, de conditions, tout ça se fait balayer d’un franc revers de main. La montagne se partage, la montagne s’offre, la montagne devient une affaire de transmission. Tous ensemble vers un même objectif, le partage de la joie d’être arrivé au bout, peu importe comment, en combien de temps, juste d’être arrivé. Tous unis vers le même but.

Sortis de la forêt, on a débouché dans une sorte de plaine où il serait tombé d’énormes flocons de pierres. Des moyens que l’on grimpe, des gros de que l’on contourne, des petits qui roulent sous nos pas. On croise quelques ruines d’anciennes bordes, abandonnées par les siècles mais sans doute encore utiles pour rassembler un troupeau de moutons ou de brebis récalcitrantes.

Premier croisement. On a rien bossé en amont, j’ai juste noté HERNIO. Fort heureusement en plus de suivre le mouvement de nos compatriotes de marche, un panneau artisanal, peinturluré de jaune nous indique la bonne direction.

Nous ne cessons de monter. Les muscles sécrètent les premières gouttes d’acide lactique, le souffle se fait de plus en plus court mais heureusement, le soleil nous accompagne tout au long de l’ascension pour donner un semblant d’impression d’une belle après-midi d’été. Mais dès qu’arrivent les segments à l’ombre, la fraîcheur se fait comme un rappel, pour nous dire que nous sommes en altitude et aux prémices de l’hiver.

Devant nous se dresse une casquette rocheuse, un monstrueux promontoire dont nous apercevons les silhouettes de ce qui semblent être des croix. Ça parait haut, insurmontable, trop grand. Trop. Derrière nous la vue est indécente, tellement dégagée que nous apercevons Zarautz et Orio.

Nous passons une dernière difficulté, un éboulis de gros cailloux, sans prise, le long duquel il nous faut glisser en douceur pour retrouver le tracé du chemin. C’est casse-gueule à souhait. Au pied de la griffe rocheuse du Mont Hernio, nous apercevons des silhouettes de maisons, dont la musique et l’odeur alléchante de viande grillée nous chatouille les narines.

Zelatungo Lepoa. Le col de Zelatun. L’histoire que Zelatun se traduirait en espagnol par Vigilante, surveiller, faisant ainsi référence à une vielle bataille entre basques et romains. Deux ventas, blindées de monde. Ça sent la bière, l’omelette, les taloas et la viande. Ça creuse l’appétit et ça frustre parce que pour nous, le plus dur est à venir.

Nota Bene : Pour les moins téméraires il est possible d’accéder au col de Zelatun en voiture et ainsi de s’éviter la première partie du chemin.

Le chemin qui suit est une évidence, il n’y en a qu’un, qui serpente en zigzag le long du mamelon rocheux. Comme un chemin de calvaire, comme un escalier de monastère rudimentaire, antédiluvien, archaïque. On suit la trace, on suit le chemin qui se rétrécit en largeur et là les poumons commencent à rentrer dans la zone orange.

La vue plongeante sur la vallée est magnifique, les arêtes sèches et la végétation rugueuse des contreforts rocheux valent à eux seuls le coup de se fatiguer les genoux. Nous croisons des biquettes au bord du vide grignotant avec l’air de ne pas y paraitre.

Nous croisons les premières croix et les premières plaques appelant au respect de la montagne à la défense et à la vigilance du lieu. Nous rentrons en territoire sacré et comme ultime défi, l’ascension d’un monstrueux éboulis rocailleux où le chemin disparait pour se transformer en un « démerde-toi pour grimper, de toute façon y’a plus de chemin ». C’est sport, c’est raide mais avec un peu d’attention pas insurmontable. Et lorsqu’on se dit que les jours des pèlerinages de Septembre, des petits vieux grimpent la même chose, on remballe ses plaintes dans un mouchoir et on continue l’ascension tête basse en serrant les dents.

En 1 kilomètre nous prenons 300 m d’altitude3. Nous faisons une pause devant un petit refuge à quelques centaines de mètres du sommet. Dédiés aux Erniozaleak (ceux qui font le mont Hernio, dans le sens de ceux qui le grimpent) il sert à se réfugier en cas de tempête, à manger à l’abri en cas de pluie ou à se mettre à l’ombre en cas de grosse chaleur. On le laisse de côté et on profite que les jambes soient chaudes et les poumons affûtés pour continuer la grimpette. D’un coup, nous sommes au beau milieu d’un désert de rocailles d’où émergent une cinquantaine de croix de toutes sortes.

Pourquoi elles et pourquoi là ? On ne sait pas. La première date de 1911, une trentaine ont suivi, puis d’autres et encore d’autres, pour se souvenir d’un défunt, pour honorer une famille, des croix mais sans sépultures. Juste des croix, un cimetière de mille croix au sommet d’une montagne mythique.

En 20124, les municipalités entourant le Mont Hernio décident d’en enlever quelques-unes, c’était devenu trop et il était de plus en plus difficile de grimper au sommet. Il a fallu contacter les familles, leur expliquer le pourquoi de la démarche, en enlever sans faire de choix pour qu’à l’avenir il ne reste que la grande croix blanche et quelques plaques avec des bertsu, des poèmes.

Pour se rendre compte de l’importance du nombre de croix à l’époque et aussi de l’importance des processions de cette montagne, il faut jeter un œil sur la collection de photo du grand Indalecio Ojanguren, disponible en libre accès sur un site officiel de la Gipuzkoa5

Actualité oblige à notre ascension la croix blanche sommitale du Mont Hernio était agrémentée du drapeau de la Catalogne en signe d’approbation au référendum pour l’indépendance. Entre régions à forte identité, on se serre les coudes, c’est comme ça. Tous unis vers un même but.

J’ai pris le temps de regarder chaque croix, encore agrémentée des ornements du pèlerinage de Septembre. On aurait dit ces pièces de tissu avec des paroles sacrées que l’on trouve parfois au Népal ou en Inde. Le Mont Hernio est un peu mon Himalaya.

Les gens regardent la vue et moi je regarde les gens qui regardent. Chacun dans son coin admirant l’horizon, se rappelant d’un proche, absorbé par l’aura que dégage cette montagne. Ça ne parle pas ou peu, ça respire le sommet. Ça vit le truc.

Du coin de l’œil je regarde mes futurs sommets, Aizpel semble tellement proche que j’ai envie d’aller y jeter un œil. Et encore plus au loin, je lorgne sur cette montagne à la forme d’un volcan, le massif d’Izarraitz.

Le temps de s’imprégner encore une dernière fois de l’horizon, du paysage, de capter encore un peu l’atmosphère et nous redescendons au refuge. Près de ce dernier se trouve une croix très ancienne, entourée d’anneaux de métal au nombre de cinq. La légende dit qu’il faut faire passer son corps au travers pour éloigner les maladies osseuses et les rhumatismes. Ici tout le monde le fait sans en chercher à vérifier la véracité de l’histoire.

Je m’en grille une les yeux rivés sur le sommet, laissant Cécile prendre de l’avance sur le chemin piégeur de l’aller. Je n’arrive pas me détacher du paysage comme absorbé, conquis.

La descente se fait par un arrêt casse-dalle au col de Zelatun, posé à l’ombre du Hernio, une bière fraiche à la main. Toute la récompense d’une randonnée réunie en un seul instant. Les gamins jouent au soleil, ça ne parle que l’euskara. On est ailleurs.

1h plus tard nous voilà repartis pour la descente, le sourire aux lèvres mais avec toutefois l’envie d’en finir, de ranger le Mont Hernio dans la plus belle des boites à souvenirs.

Une fois la Venta de Iturriotz en vue, nous voilà soulagés. L’adrénaline retombe, les jambes se font molles mais nous passons sous le porche de cette vieille baraque où l’on dit que Saint Ignace de Loyola y passa la nuit. Les linteaux, les portes sont pleines de vieilles croix de bois, artisanales, laissées ici par les pèlerins de Saint-Jacques de passage en guise de bénédiction.

Posés dans l’herbe, à la fraiche et après avoir englouti 2 litres d’eau, nous prenons le temps de souffler. Sacré Mont Hernio. Ton ascension était aussi rude qu’enrichissante. J’ai passé le chemin du retour à répéter : « Je suis content de l’avoir fait ! »  4h30 de bonheur. Et je vous le répète, si vous voulez chercher le cœur du Pays Basque, allez le chercher dans le centre des montagnes, c’est bien là qu’il bat.

Nikon D610 |  Canon 7 w/ Kodak Tri-X 400

Montagne sacrée du #PaysBasque et de #Gipuzkoa, le Mont #Hernio se grimpe là où bat le coeur du Pays Basque Cliquez pour tweeter
1Commentaire
  • Chloé - Vogot
    Posted at 15:13h, 27 mars Répondre

    Bravo pour ce très bel article. Une fois de plus, j’adore la plume et le petit détail de l’accompagnement musical ! Mais chose peut-être encore plus importante, vous m’avez donné envie d’aller découvrir le Pays-Basque en plein coeur ! En plus, je n’avais même pas vraiment d’idée préconçue de cette région (on peut pas tout connaitre hein…), alors maintenant que je sais que je peux y trouver des terres de ce type, j’ai vraiment envie d’aller découvrir ça ! Donc un grand merci pour ça !

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