Les 36 de Paname, Paris en argentique…

Les 36 de Paname, Paris en argentique…

« Paname City, la ville où j’suis né », ces paroles d’Assassin résonnaient dans mon discman que je trimbalais partout, agrandissant au passage les poches de mon pantalon lui-même beaucoup trop grand. Paris est une ville que j’aime autant que je la déteste. Notre relation est compliquée, parfois même chaotique, et pourtant, comme je l’avais fait pour Biarritz, et aussi après être tombé amoureux d’une vidéo du street-photographe Andre D. Wagner, j’ai voulu recoller les morceaux avec Paname. On s’est expliqués, et je lui ai promis de lui tirer le portrait. 36 fois pour être sûr de ne pas la louper. Mais Paris est une vieille pépée qui n’a plus besoin qu’on lui fasse la cour, mais j’ai tenté mon coup. Et pendant plusieurs semaines, j’ai arpenté ses rues grises, j’ai respiré son haleine, j’ai vu son corps frémir, et j’ai senti son cœur battre à travers mon objectif.

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Paname quand tu t’habilles de noir & blanc, tu fais ressortir les indigents, les petites personnes, ceux qu’on ne regarde pas, qu’on ne regarde plus et qui pourtant composent ton paysage. Fruit du hasard c’est la forme furtive d’un de ses malheureux qui s’est fixée en premier sur la péloche. Accoudé à la rambarde des escaliers, il regardait passer le chaland, comme on compte les voitures bleues sur la route des vacances. Bon disons-le tout net, dans ses « 36 de Paname », il y a du déchet, du raté, du flou, du mal développé…. Après mon rendez-vous manqué, c’était la première fois que je sortais mon Rollei’. C’est dire si j’aime la difficulté, une tentative de réconciliation avec Paris, et une autre avec la technologie mécanique.

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Tout bien réuni pour se planter. Et pourtant j’ai aimé me mettre ce coup de pied au cul, j’ai aimé me bousculer encore, me forcer à faire des choses que je pensais inconcevables. Capturer des gens dans le métro, c’est le summum du surpassement de la timidité. Tous ces regards perdus dans le vide, ces pensées qui se baladent de la bouffe du soir, aux travers amoureux en passant par l’éducation des mômes ou le choix du film pour le soir.

J’avais des doutes sur notre histoire, notre trio amoureux était en mode BETA. Il aura fallu qu’on traîne nos guêtres jusqu’à l’expo Magnum à l’Hôtel de Ville, pour me rendre compte que quand même, Paris et l’argentique, c’est un bon mélange, un combo qui a bien traversé les décennies. Paname t’as quand même de la gueule quand tu te fais tirer le portrait par les Capa, les Cartier-Bresson, les Riboud et autres amoureux de l’image. Je n’ai pas leur talent, loin de là, mais, n’empêche cette expo m’aura fait regonfler le moral, bomber le torse, en me disant : « moi aussi je veux faire pareil ». Tout comme un môme de 4 ans qui se découvre la vocation d’être pompier ou vétérinaire. On a continué d’avancer dans Paris, d’arpenter tes rues, j’ai essayé de faire quelque chose de tous ces grands et moins grands qui glissaient sur la patinoire plantée devant ta Mairie.

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Mais la lumière était dégueulasse, la cellule capricieuse, la luminosité faible, je ne pensais pas en tirer grand-chose et à voir le résultat final pour une fois j’étais plutôt dans le vrai. Pourtant il y avait matière à faire quelque chose.

Quand c’est ta première, il y a aussi toutes ces photos que tu loupes par manque de courage, parce que le coup de pied aux fesses n’était pas assez fort. Toutes ces photos que tu laisses sur le carreau, qui s’évaporent dans la nature, mais qui restent figées dans ta mémoire comme un post-it fluo sur lequel serait marqué « T’aurais dû ! ».

De la lumière et de Paris, il y en aurait des choses à dire, un tas de choses. De ses lumières rasantes des matins frileux de l’hiver, lorsque le soleil fait la courte échelle au-dessus des toits en zinc pour regarder du coin de ses rayons la vie qui se réveille dans les apparts de la capitale. Les lumières crues, au néon des boutiques. Violente mais qui t’aide à garder les yeux ouverts, quand ça fait des heures que tu t’abîmes la rétine sur le graphisme des pochettes de vinyles chez un disquaire pointu, que tu cherches la rayure dans le sillon, que tu compares les labels, que tu fais des calculs pour savoir si toutes ces galettes ce que tu as mises de côté, c’est quand même bien raisonnable.

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Je pourrais aussi parler de ses lumières qui «popent » au beau milieu du noir du soir, ces phares dans la nuit, enseignes de resto entre autres, mais surtout mes préférés, les petits kiosques de bouffe. Comme celui à la Madeleine, que j’aime bien. Perdu sur un boulevard qui se déserte une fois les cols blancs rentrés chez eux, il est là habillé d’ampoules, comme un repère pour le touriste qui le temps d’un instant se transforme en marin à la recherche de la terre ferme : la bouche de métro. Check Point, ou étape de ravitaillement sur la longue route du Tour de Paris. Paname t’es belle sous tes lumières.

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Et puis il y a eu le 7 janvier, tout allait bien, la brume avait enveloppé les rues de Paname, j’avais pris mon appareil au cas où il y aurait deux ou trois prises à faire. C’était une journée normale, et puis d’un coup, Paname on t’a touché en plein cœur, on t’a saigné au nom d’idéaux qui n’en sont pas. Ce jour-là, on a tous eu la gueule de bois, la bouche pâteuse, la vue qui se brouille et les jambes qui flageolent. D’abord 2 millions à se recevoir une mandale, puis 66 millions et bien plus encore par la suite. Léo Ferré disait de toi « Paname, si on t’frappait, j’prendrais les armes ».

Sans même que ce soit dit, avec quelques collègues on s’est engouffrés dans ton antre, le regard dans le vide, se refaisant le film, on a pris le métro, on a rejoint République. Des semelles j’en ai usé quelques-unes dans les manifs, je m’attendais au sortir du métro à tomber sur un brouhaha classique, une ferveur populaire, mais non c’est à ce moment-là que tu m’as pris les tripes pour me les vriller. La place de la République d’ordinaire si vivante, était d’un calme religieux, à peine un bourdonnement.

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A ce moment-là j’ai entendu ton cœur battre, on était plusieurs milliers à se caler sur ton rythme. J’ai ri jaune de cette chance qui m’avait fait emporter mon boitier, j’ai fait ce que j’ai pu, dans cette obscurité d’église, à peine rehaussée par les quelques lueurs de bougie, j’ai tenté de capter des visages, des expressions.

Comme ce mec accoudé à un kiosque affichant ironiquement la dernière couv’ de Charlie, tous ces téléphones pointés vers le ciel, immortalisant cet élan sincère, sans récupération, qui s’était fait comme ça, parce qu’on avait tous besoin, besoin de te montrer que même si parfois, tu me sors par les pores de la peau, on n’aurait pas pu te laisser seule, comme ça, à chialer dans ton coin.

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J’en ai pris des photos ce soir-là. Des visages, des pancartes, ce p’tit vieux stoïque, planté les deux pieds dans le béton, immobile comme un automate déguisé en Pierrot sur les Remblas de Barcelone, pancarte à la main, les yeux humides. Photo presque ratée, ou non, plutôt un instant T qui ne rend pas comme mon imaginaire l’aurait voulu.

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J’ai continué de déambuler dans la foule de ces gens réunis, à me balader dans un périmètre restreint, trop effrayé de bousculer, de casser un truc. J’ai vu de tout, tes jeunes, tes vieux, tes réac’, tes progressistes, tes gens de droite, de gauche, tes gens qui ne trouvent plus leur place, tes gens qui ont encore de l’espoir… Un échantillon, un résumé de ce qui te compose. J’ai ressenti un truc, j’ai vécu un truc, un truc qui a du mal à se raconter et c’est pour ça que les images sont là.

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Et puis la vie a repris son cours, on a continué sans oublier, les traces de cette blessure se lisant au détour d’une rue, d’un immeuble. Comme une loco’ vapeur au départ d’une gare, les engrenages se sont mis en route et petit à petit le rythme de croisière est revenu. J’ai mis l’appareil sur l’étagère pendant quelques jours, voire, quelques semaines, j’ai laissé le temps filer, trop pris par le quotidien.

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Dans les allées du Jardin du Luxembourg, et sur son chemin, j’ai repris le rythme du : armer, déclencher, armer, déclencher,… J’ai pris tout et rien, je n’ai pas vraiment réfléchi. Je ne te cache pas qu’au bout d’une vingtaine de poses, mon impatience a refait surface, j’avais envie de voir ce que j’avais shooté, imprimé sur le papier photosensible, je n’en pouvais plus d’attendre. Alors j’ai shooté en faisant confiance à mon outil de travail favori au quotidien, mes yeux. J’avais envie de te figer sans tricher, de ne pas altérer ces scènes, parfois sans importance, que je pourrais regarder pendant des heures en trouvant toujours quelque chose à me raconter.

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J’ai essayé de t’aimer, de te comprendre par le regard des autres, de ceux qui prennent le temps de vivre dans ton environnement, de ces joueurs d’échecs russes jouant leur partie en «Blitz», en mode éclair, maltraitant d’un poing rageur le chronomètre à chaque mouvement de pions.

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De ces deux petites vieilles devisant de tout et de rien, abritées par les piliers de pierre du Sénat, vêtues d’un fichu sur la tête, me rappelant sans le vouloir ceux que portaient mes grands-mères. A chaque personnage, chaque acteur qui apparaît dans ce film photographique, je m’amuse à leur inventer une histoire, car Paname la vie de tous les jours dans tes rues, dans tes avenues, est un long-métrage sans fin qui se renouvelle à chaque minute, à chaque instant.

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La fin de ce rouleau est arrivée plus vite que prévu, et c’est un matin pluvieux, gris, comme tu sais si bien les faire que tu m’as donné en guise de décor pour terminer ce chapitre de notre relation. J’étais en déplacement pour le boulot, je savais que j’allais arpenter tes rues de nouveau, boitier en bandoulière, prêt à shooter, prêt à me planter. Alors oui, j’ai foiré cette photo de nana qui courait sur le boulevard, seulement abritée par un journal. C’est dommage, mais je sais que ça fait partie du jeu. Tu me donnes parfois tellement à voir, que j’en oublie de me concentrer sur la partie technique, sur le secondaire.

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Sans doute mû par envie de boucler la boucle, ou de revoir, de revivre sans curiosité malsaine, avant de retourner bosser, je me suis fait attirer comme un aimant vers la Place de la République. Paname, je voulais prendre de tes nouvelles, savoir comment tu allais, comment se passait ta convalescence, savoir comment tu pansais tes plaies.

Marchant sur un sol en miroir, fait de dalles mouillées par un crachin d’hiver, je me suis approché de là où ton cœur avait battu il y a quelques jours. J’ai vu que je n’étais pas seul, qu’on était plusieurs à prendre de tes nouvelles, dans un silence de mort à peine perturbé par les klaxons de cette place bordélique. Discrètement, dans un bruit de miroir qui claque j’ai fait mes deux dernières photos, ce musicien du dimanche, gratte en bandoulière, les yeux vides, et ce dessin de Cabu avec lequel j’ai grandi, sans savoir qui était ce monsieur.

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Et puis comme on dit qu’il existe toujours sur une péloche de la place pour une dernière, la der des der, celle où tu as une chance sur 20 pour qu’elle s’imprime, j’ai shooté une dernière fois, pour voir. Et j’ai vu. J’ai vu cette môme les yeux mouillés cherchant à comprendre comment on avait pu te faire ça. Paname, ce jour là, tu m’as filé un frisson.

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Paname, notre relation sera toujours compliquée, je serais incapable de te dire «Paris, Je t’aime», comme ça, sans émettre un « mais… », parce qu’on a encore des choses à se dire, des chemins à parcourir ensemble. Mais Paname le noir & blanc te va comme un gant, et promis après ce que tu as traversé, la prochaine fois j’essaierai de te redonner des couleurs.

Suggestion d’accompagnement sonore :

Rockin’ Squat – Triste Paris  (Livin’ Astro – 2010)
Léo Ferré – Paname  (Barclay-Universal – 1960)

50 ans séparent ces deux chansons, et pourtant, leurs visions de Paname est presque identique, désabusée, mais amoureux d’une ville que personne ne semble comprendre, mais pour qui on a tous un peu le béguin.

5 Commentaires
  • Sophie
    Posted at 15:41h, 17 février Répondre

    J’aime beaucoup le fait que tu aies respecté la chronologie des prises de vues. J’avoue que je préfère le texte aux photos (même si perso j’aime la patinoire complètement irréelle avec seulement les cicatrices de la glace qui ressortent, alors que c’est justement ce qu’on ne voit jamais). Prometteur. Continue !

    • retourdumonde
      Posted at 17:31h, 17 février Répondre

      J’ai en effet beaucoup de mal à ne pas écrire de manière chronologique (sans doute la déformation venant de l’écriture des carnets de voyage), et puis sans doute les dernières photos n’auraient pas été prises, si je n’avais pas pris les premières,… Bon ce n’est peut-être pas clair mais tu m’as compris.
      Merci, je vais continuer, c’est une pellicule couleur qui est actuellement chargée, et je n’en suis qu’au début. 😉

  • Laurence - Le Fil de Lau
    Posted at 02:59h, 23 février Répondre

    Le texte est vraiment bien (les photos aussi, elles mettent une atmosphère particulière).

  • Curieuse Voyageuse
    Posted at 18:31h, 01 mars Répondre

    C’est une très chouette article que tu nous livres ici !
    Superbe articulation textes / photos, j’aime beaucoup 🙂

  • Alex
    Posted at 21:01h, 27 mai Répondre

    Magnifique! Ces photos sont sublimes et transpirent le Paname que j’ai quitté il y a un an pour m’installer à New York!
    Merci pour cette petite plongée parisienne!

    Alex
    http://www.MrSwaggy.net

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