Retour du Monde - Harpea, peace in the valley...
Harpea est une grotte naturelle, un millefeuille de roche façonné depuis des siècles. Endroit de solitude, de quiétude caché quelque part au Pays basque.
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Harpea, peace in the valley

Harpea, peace in the valley

Ça a commencé par une image, dans un coin de magazine. A peine 1/6ème de page montrant une grotte en forme de V inversé, comme si la montagne avait décidé de tirer la couverture à soi, pour se protéger du vent. Je suis resté scotché devant cette dune de verdure et de terre, coincée entre deux pays, en plein cœur d’un troisième. Harpea (ou Arpea) se cache dans un coin à angle droit d’une frontière invisible, il fallait que je le vois de mes propres yeux.

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Harpea a clairement piqué ma curiosité,  a déclenché un « je-ne-sais-quoi » au fond de moi qui m’a poussé à aller voir, à m’enfoncer sur des chemins reculés, à prendre des routes qui n’existent sur aucune carte. Après Gaztelugatxe, et Guernica, Harpea était la seule chose prévue de ce week-end d’errance, un premier point de suspension avant une conclusion temporaire.

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Après une montée au cœur d’une végétation dense sans ne jamais croiser personne, après un dernier coup de rein, la forêt nous recrache sur un plateau surplombant la vallée. Les rapaces tournent dans le ciel, les moutons, comme les pottoks, sont disséminés un peu partout, comme jetés au hasard sur les versants des montagnes.

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On pousse la route jusqu’au sommet des 988m d’altitude du Col d’Orgambide, là où les chemins se croisent, où le ciel se pare d’une couleur d’argent. Aux pieds des cromlechs, qui sont là pour nous rappeler que le Pays Basque est parmi les endroits en France au plus fort patrimoine préhistorique, on rencontre des touristes en goguette, totalement paumés.

Carte d’office du tourisme en mains à l’échelle approximative, ils cherchent à retomber sur la route, loin, trop loin d’ici. Ayant mal évalué les distances, à rien de s’être carrément plantés de département, on leur conseillera de rebrousser chemin. Ils ne savent pas qu’ils sont à deux doigts d’une merveille de la nature avec un grand N, un bijou dans son écrin comme les montagnes des Pyrénées savent si bien les cacher dans les tréfonds de leurs vallées.

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Ici à ce croisement, se trouve une frontière invisible, une frontière qui ne parle à personne, un trait sur les cartes, mais un «rien» dans les vallées. Il est facile de mettre un pied en France et l’autre en Espagne sans même s’en rendre compte. Un chemin à peine bétonné part de manière perpendiculaire, s’enfonçant dans la vallée, s’enfonçant dans la forêt. Ce bout de bitume m’attire, il n’est mentionné nulle part, des cartes Michelin, à Google Maps, il est abstrait et pourtant je pense savoir où il mène. Je le mets de côté pour le moment, bien décidé à l’emprunter un jour ou l’autre.

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On reprend le petit chemin en descente et en lacet à l’ombre des montagnes Errozate et Sayarre, on croise un bon nombre de représentants de la population locale, l’autochtone à fourrure. J’ai nommé le mouton, qui se balade, laine aux quatre vents dans des pâturages d’un vert presque insultant tant ils sont gorgés de chlorophylle. A mesure que le chemin ne devient qu’un filet de bitume, que les montagnes se rapprochent de part et d’autre de la route, je me sens de mieux en mieux. Je me rends compte au beau milieu de cet endroit, que plus le temps avance, plus je me sens bien au milieu de ces montagnes, de mes montagnes. Je m’y sens moi, je m’y sens en sécurité, apaisé, entier.

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Et au bout de ce filet de bitume, après une dernière petite montée, on commence à apercevoir les plis anticlinaux d’Harpea. Bon on ne va pas rentrer dans les détails, vous expliquer qu’anticlinal signifie qu’il s’agit d’une compression de couches géologiques de manière horizontale formées lors des poussées tectoniques, non on ne va pas vous l’expliquer. Mais le spectacle est magnifique, sorte de millefeuille de pierre et de minerai, accumulé depuis des siècles et des siècles.

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Le vent s’est levé et les nuages laissent de temps en temps apparaitre des morceaux de ciel bleu, jamais très loin. Harpea est un joyau de silence, de solitude et de beauté. Alors qu’on s’engage sur le chemin très fortement boueux qui nous donnera droit à quelques belles gamelles et quelques belles frayeurs de se retrouver 50m plus bas le cul dans le ruisseau et dans l’impossibilité de remonter, je ne peux m’empêcher de penser aux légendes qui entourent ce lieu.

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Au Pays Basque, pays de mythologie et d’histoires, les légendes ne sont jamais très loin, chaque lieu est souvent associé à une histoire que l’on se raconte au coin du feu, que l’on se transmet de génération en génération. L’ethnologue, écrivain, Luis Pedro Peña Santiago explique qu’il existe bien des légendes sur Harpea, celle des laminak. Ces êtres fantastiques de la mythologie, souvent en groupe, parfois représentés sous la forme de femme aux longs cheveux et au bas du corps de forme animale, vivant dans les grottes. Voilà ce que dit Santiago sur Harpea :

La légende dit que durant les chaudes soirées d’été, une lamina avait pour habitude de se poser à l’entrée de la grotte, de s’asseoir sur le rocher, et de lisser ses longs cheveux avec un peigne fait d’or qui brillait d’une manière aveuglante avec les derniers rayons du soleil.

Aujourd’hui Harpea sert de grange naturelle à tout faire pour les bergers de la vallée, tantôt comme enclos pour le bétail, ou de repli en cas de tempête. On a voulu s’approcher mais on avait l’air un peu con avec nos pompes pleines de boue, faisant des « Splourch » à chaque pas, alors on a laissé passer un groupe d’ados les bras chargés de cartons de bouffe et d’alcool, à peine un peu moins gauches que nous sur le chemin cabossé, parés pour passer la nuit à la belle étoile dans le cœur protecteur de la grotte.

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J’ai jeté un dernier regard au-dessus mon épaule, pour ne pas oublier Harpea, et c’est sous les yeux ronds du berger se demandant sûrement ce qu’on foutait là, qu’on a repris la route à contre-sens, non sans un petit pincement au cœur.

On a donc rebroussé chemin, et on a laissé ce chemin mystérieux qui part vers le tréfonds de l’Espagne et on a continué tout droit, passant devant la borne frontière 212, et longeant cette dernière, tout en restant toujours côté français. Sur ce morceau de bitume on était encore une fois tout seuls, on a bien croisé une indécrottable C15, la charrette des temps modernes du berger, mais sinon, la route était entièrement à nous, alors sans se presser, on s’en est délecté petit bout par petit bout. S’arrêtant par-ci, par-là, regardant les nuages se faire transpercer par les rayons du soleil. Le climat, la nature, tout ici y est dans un mouvement constant, mais un mouvement lent, serein, et on ne sait jamais combien de temps ça va durer.

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Et en effet, après avoir entraperçu le ciel bleu au-dessus d’Harpea, on a ensuite essuyé une sévère purée de pois. Comme en Islande, ici, dans les montagnes, on n’a jamais le temps de souffler, les yeux passent du paysage à la route, de la beauté au danger, comme ça, d’un claquement de doigts. On a pris de la hauteur, le vent s’est renforcé, poussant jusqu’à nous le tintement des cloches autour du cou des moutons. Je suis sorti, comme toujours avec les tempêtes, j’ai besoin de me la prendre en pleine tête, de la sentir m’envelopper, de la défier, de m’y confronter, de la respirer.

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Après cet interlude de brouillard, on a aperçu de loin un petit monument fait de pierres, de morceaux de tissus et de petits cailloux : La Croix d’Urdanarre (dite Croix Thibault), planté là au beau milieu des 1230m d’altitude du Col d’Arnosteguy. Borne de passage de l’un des nombreux chemins de Compostelle, celui du chemin partant du Puy en Velay, passant par Roncevaux et le cœur des Pyrénées. Point de repère sur le chemin du pèlerin, du marcheur. Combien a entrepris ce chemin par conviction, par mémoire, pour se souvenir ou simplement par besoin. Ni naiz bidea, je suis le chemin semble-t-elle nous murmurer.

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On n’avait pas d’autres choix que de suivre la route toute tracée, la carte ne servant qu’à confirmer où nous étions, et après plusieurs dizaines de minutes à évoluer dans des paysages grandioses on est tombés face un creux de vallée, qui portait loin le paysage. On a garé la bagnole près de grands stères de bois, on a continué à pied, pour s’approcher d’un autre lieu symbolique sur la longue route du pèlerin, la Vierge de Biakorri ou Vierge d’Orisson. Sur son promontoire fait d’un gros bloc rocheux, elle protège le pèlerin. On dit que cette vierge fût achetée à Lourdes et placée sur ce rocher par les bergers du coin, toujours près d’eux pour les protéger mais aussi pour qu’ils puissent la prier d’apporter le beau temps. Sans même être croyant, il y a un truc indéniable qui se dégage de cet endroit, des vibrations, un truc chargé d’émotions, ce mélange de photos, d’ex-voto, de souvenirs, j’ai eu comme un frisson, pas sûr que c’était à cause du vent qui s’était levé.

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Accrochés au paysage, on avait aucune envie d’entamer la descente, de rompre cette solitude partagée, je ne voulais pas m’arracher de cette vallée, dont je venais de tomber amoureux. J’avais envie de continuer de sentir le vent, de contempler les versants de ces montagnes changer au gré des nuages qui modifient leurs formes, j’avais envie de rester là et d’entonner dans ma tête ce gospel bien connu : « There’ll be no sadness, no sorrow, no trouble, trouble I see. There will be peace in the valley for me ».

Suggestions d’accompagnement sonore :

Sister Rosetta Tharpe – Peace In The Valley  (Decca – 1952)
Classique de gospel écrit par Thomas Dorsey pour Mahalia Jackson, cette chanson fut reprise par les plus grands de Little Richard à Elvis Presley en passant par Ruth Brown et Sam Cooke & The Soul Stirrers.

Earl Sixteen – Rastaman (Peaceful Man) (Rockers– 1980)
Malgré ce que j’ai toujours pensé, Earl Sixteen ne dit à aucun moment « Peaceful Valley » dans cette chanson, et pourtant c’était ma première suggestion. Peu importe les paroles, la production du mystique Augustus Pablo et les harmonies de Norris Reid, Nathan Skyers et Dalton Brownie suffisent à me transporter et à me rappeler la quiétude d’Harpea.

Alton Ellis – Peaceful Valley  (Heartical – 2008)
Produite par un ami, cette chanson est l’une des dernières enregistrées par Alton Ellis. Au-delà du titre c’est aussi un clin d’œil car les musiciens de cette chanson, ne sont d’autres que Basque Dub Foundation emmené par Innaki Yarritu, multi-instrumentiste basque espagnol.

11 Commentaires
  • Alison Bounce
    Posted at 12:44h, 03 mars Répondre

    Un très bel article qui donne envie de découvrir l’endroit 🙂

    • retourdumonde
      Posted at 13:07h, 03 mars Répondre

      Hey merci ! Du coup je suis en train de me perdre dans ton blog, de tombé amoureux de Chicago en hiver (bon il en fallait peu pour ça), et de te découvrir par la même occasion. Merci de ta visite ! 😉

  • Anne
    Posted at 15:59h, 03 mars Répondre

    J’adore la photo avec les chevaux et le panneau indicateur, super perspective!

  • Curiosités à NY
    Posted at 16:45h, 03 mars Répondre

    Comme d’habitude, textes et photos superbes ! 🙂
    Curiosités à NY Articles récents..36 heures à Nashville, TennesseeMy Profile

  • Maïder
    Posted at 21:43h, 03 mars Répondre

    Dites, la prochaine fois vous cacherez un extrait de Dalida version road-trip ? Je ferai les vibes !
    Et sinon j’adore l’ambiance des photos, je suis dégoutée de ne pas avoir pu venir avec vous ce jour là.
    Maïder Articles récents..Saisir le momentMy Profile

    • retourdumonde
      Posted at 13:21h, 04 mars Répondre

      Dire qu’on habite pas très loin de sa maison, et pas loin de sa tombe (oh lord!) :p
      Harpea est rentré dans mon top 3 de « mes coins », alors promis la prochaine fois on te drive jusque là-bas.

  • Mali
    Posted at 23:49h, 05 mars Répondre

    J’ai beaucoup voyagé dans les montagnes étant petite alors ce genre d’articles ça me dépayse <3

  • Sima
    Posted at 19:30h, 08 octobre Répondre

    Splendide et plus merci

  • Herve64
    Posted at 10:50h, 23 juin Répondre

    Magnifique…

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