Une bonne prise d'aurores boréales - Retour du Monde - Le blog - Comptes-rendus et anecdotes de voyage autour du monde
Il y a les rêves de gosse et les rêves d'adulte. Le mien c'était de partir en Norvège photographier les aurores boréales à l'appareil argentique.
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Une bonne prise d’aurores boréales

Une bonne prise d’aurores boréales

Suggestion d’accompagnement sonore :

Aretha Franklin & Ray Charles – Spirit In The Dark (Live) (Atlantic – 1971)
Quand Ray Charles rejoint Aretha Franklin pour appeler les esprits de la nuit à danser sur ce grand classique. Une version épique de 15 minutes enregistrée au Filmore en 1971.

Il y a les rêves de gosse, et les autres, ceux de tous les jours, ceux que l’on se crée, que l’on s’invente au fur et à mesure que le temps passe et que la vie avance. Ceux qui arrivent en même temps qu’une passion vous dévore. Avant de s’envoler en Norvège, j’avais une idée en tête, une idée dont je n’arrivais pas à me défaire, j’avais envie de faire une bonne prise d’aurores boréales.

Avoir des rêves c’est bien mais dans ce cas là, je n’étais pas totalement maître de la situation, il fallait que je m’en remette au destin, à la nature, au bon vouloir des éruptions solaires. Il fallait que les particules chargées de gaz m’accompagnent, que les nuages décident de me laisser tranquille, bref pas mal de paramètres non maîtrisés, non maîtrisables.

Si le premier soir à Olderfjord nous avait accueillis avec une belle nuit d’aurores, j’étais bien trop préoccupé par le fait d’en retrouver le spectacle, voulant en jouir dans les moindres détails pour mener à bien l’achèvement de ce rêve de passionné. Ce soir là pourtant, tout était réuni. La belle dame s’était drapée d’une robe verte à lacets pourpre, et elle dansait tout d’abord timidement derrière les nuages, puis une fois totalement décomplexée, libérée, elle s’était jetée dans un ballet endiablé, bientôt rejointe par une troupe tout entière venue remuer au-dessus des montagnes glacées de ce fjord du Finnmark.

Je shootais les yeux rivés sur le ciel. J’appuyais sans même un regard pour l’appareil, éberlué par ce spectacle dont je n’arrive décidément pas à me lasser. Le cou tordu, les yeux grands ouverts, les lombaires en flexion, les cervicales en compote à force d’adopter une position loin d’être la plus naturelle qui soit.

De la photo et des aurores boréales, tout a été dit ou presque. Il existe une quantité pharaonique d’articles sur internet prêchant parfois le vrai mais souvent le faux, donnant des conseils qui ne sont pas toujours pertinents, délivrant des infos qu’il ne faut pas toujours prendre pour argent comptant.

Ici, pas question de démêler ou de pointer du doigt, juste de parler un peu d’histoire avant d’en arriver au vif du sujet. Déjà parlons légende et mysticisme. Il faut savoir qu’il y a presque autant de légendes sur les aurores que de peuples qui les vénèrent.

Certains Sámi pensaient eux, qu’elles étaient là pour régler disputes et conflits, chaque adversaire regardant son aurore combattre l’autre dans le ciel pendant qu’ils chantaient, joikaient de plus en plus fort afin de pousser son aurore vers la victoire. Si alors l’aurore boréale venait à devenir plus faible la maladie était attendue, si celle-ci venait à disparaître, c’est la mort qui ne tarderait pas à surgir.

Il y a d’autres histoires qui existent à propos des aurores, des légendes, des choses à faire et à ne pas faire que l’on appris à respecter lorsque nous avons la chance de les croiser. On ne pousse pas de cris sous les aurores boréales mais l’on chuchote afin de ne pas les défier ni les contrarier.

Certains peuples parlent de passerelle entre le monde des vivants et celui des morts, d’autres pensent que les morts se manifestent de la sorte pour montrer leur désir de vivre. Chacun y croit à sa façon, y voit ce qu’il a envie de voir, mais il faut bien toujours garder en tête que cet événement bien qu’expliqué physiquement, garde une trace de mysticisme, une pincée de chamanisme qui rend le spectacle encore plus magique.

Maintenant parlons photos, rendons à Sophus ce qui appartient à Sophus. Sophus Tromholt, est la première personne à avoir réussi à prendre une photo d’aurore boréale en 1885 à Oslo, le tout avec une exposition de 8 minutes. Malheureusement la photo n’a jamais été publiée sans doute du fait de sa piètre qualité.

Quelques années plus tard, en 1892, Martin Brendel et son expédition allemande bien mieux équipée réussit l’exploit avec un temps de pose de 7 secondes de capturer les aurores boréales. Celle ci fût prise à Bossekop du côté d’Alta entre le mois de janvier et février 1892. C’est donc la première présence de cette mystique lumière verte sur une chimie argentique.

Mais revenons à notre histoire. Après avoir admiré un magnifique ballet le premier soir à Olderfjord autant vous dire que les jours qui suivirent ne furent pas vraiment de notre côté. Beaucoup de nuits sans chance, de nuages persistants, bien trop accrochés aux vallées, d’indice faiblard, mais il en fallait plus pour nous décourager.

Il faudra attendre une soirée à Utsjoki en Finlande pour que de nouveau nous puissions jouir d’un spectacle nous rappelant ô combien la beauté de ces moments sont précieux. Et puis arriva une soirée à Karasjok.

Nous sommes arrivés à Karasjok sous une averse de gros flocons, une température presque douce, à peine un petit -2°c, ciel bouché, aucune lumière si ce n’est un halo d’une blancheur aveuglante. Toutes nos recherches pour trouver des routes parallèles censées nous éloigner de la pollution lumineuse n’avaient mené à rien. Impasse sur impasse, maisons sur maisons.

Il aura fallu une phrase balancée à la volée au beau milieu du check-in du camping. « Ce soir, à 20h, les nuages disparaitrons ». Presque comme une prophétie, comme une révélation. J’étais prêt à payer le bluff tellement ça me paraissait gros surtout à la vue de la gueule du ciel.

Et pourtant, la prophétie eue bien lieu, sur les coups de 20h, le ciel de Karasjok s’ouvrit et du haut de notre promontoire au-dessus de la rivière Deatnu les étoiles nous parurent tellement proches que nous aurions pu les caresser du revers de la main.

Il n’aura pas fallu longtemps pour que l’on se mette en branle, question d’habitude. Sac, appareils, trépied, thermos, frontale, chaufferette, bonnet, écharpe, téléphone rechargé, clefs. La check-list habituelle. Moins de 10 minutes pour être sur le pont et prêt à partir. Sauf que voilà, si les nuages nous avaient bien libéré le ciel, le froid lui aussi avait désormais un boulevard pour venir nous piquer les os. Le mercure affichait un généreux -18°c, le pare-brise en moins d’une heure s’était recouvert d’une couche de glace aussi dure que du ciment qui nous donna du fil à retordre.

Sous un W de Cassiopée aussi clair qu’une rangée de spots dans un concert, c’est à grand renfort d’huile de coude et de bon de coup de spatule que nous réussissons à dégager un semblant de visibilité sur le pare-brise avant.

Et nous voilà en route vers l’une des seules routes que nous n’avions pas testées. Un rapide coup d’œil sur Dark Site Finder pour y voir un peu plus clair – enfin un peu moins en l’occurrence – et nous filons le long de la rivière.

Une fois terminée la zone pavillonnaire, la nuit noire nous tomba dessus aussi rapidement que le thermomètre qui n’en finissait pas de chuter. Au-dessus de nous, une mer d’étoiles nous illuminait quand soudain une trace, différente des autres, ne nous laissant aucun doute s’énerva dans le ciel. Et le spectacle commença.

Un arc assez net et précis chevauchait la rivière, en dessinait les contours pour venir monter à la perpendiculaire du ciel. Soudain la trace zigzagua, comme si un enfant dessinait les contours de la rivière d’une main malhabile. Le trait mal assuré, le tracé tremblant, appuyant de toute sa force sur son feutre pour en faire ressortir les couleurs.

Nous avions face à nous une ligne de bouleaux nous obstruant la vue et à notre droite le halo rose saumon si significatif de la pollution lumineuse urbaine. Mais on ne s’en plaignait pas, il apportait une espèce d’aura mystique se mariant parfaitement avec le vert de l’aurore.

Autant le dire tout de suite, nous avons passé plus de temps à nous délecter du spectacle qu’à le photographier.

Au bout de ¾ d’heure, tandis que le froid commençait à nous ronger les extrémités, nous avons décidé de changer d’endroit, d’aller chercher plus loin la source de l’aurore. Sans baguette de sourcier nous avons filé vers l’ouest à la recherche du point de départ du spectacle, voulant y assister depuis le premier rang.

24°c. Un virage nous cache désormais Karasjok et nous admirons l’aurore poindre depuis l’autre côté d’une montagne. Le spectacle est saisissant de beauté, les étoiles brillent de mille feux et même quand la danse de l’aurore vient à se calmer, le spectacle est sublime.

Tandis que nous admirons une flamme s’agiter au-dessus de Karasjok, d’un coup la danse reprend de plus belle derrière nous. L’aurore se met à s’agiter, d’une danse classique nous passons à un tango endiablé. Elle luit, elle brille, elle s’agite, elle s’énerve. Ça y est, face à nous c’est le grand final, le bouquet, le moment.

Et c’est là que le rêve d’adulte reprend le dessus. C’est l’occasion ou jamais. Moi aussi je veux me prendre pour Martin Brendel. Depuis que j’ai remis les mains dans l’argentique, je ne rêve que d’une chose, photographier une aurore boréale, imprimer la danse de la dame verte sur une pellicule argentique. Dehors la température a encore baissé mais je ne me décourage pas.

Ici pas de conseils techniques, pas de réglages à faire, pas de boitier qui calcule automatiquement la bonne exposition. Tout se fait au flanc, au flair. Je m’aide quand même du numérique. J’ouvre à une ouverture équivalente à mon 6×6, je règle les iso sur 400 puisque je shoote avec une Kodak Portra 400 et après je verrai, je tenterai plusieurs expositions et advienne que pourra.

Je cours à la voiture, ouvre, la porte, met l’appareil à nu, déverrouille le plateau rapide du trépied, enlève la coque du Yashica, verrouille le déclencheur, revisse le plateau, met le numérique au chaud, je visse le déclencheur souple, ferme la porte.

Enclenche le Yashica sur le trépied, je change les réglages, je fous la mise au point à l’infini et hop.
Note pour plus tard : Sur la majorité des objectifs l’infini réel se trouve rarement en bout de course de la bague de mise au point, mais toujours un poil de cul avant.

Je tente quatre prises de vues, avec quatre temps d’expositions différents, mettant Cécile à contribution pour qu’elle me note les réglages pour pouvoir après les détailler.

Sur le moment, je n’ai aucune idée du résultat, je suis comme un môme, excité de voir le résultat, angoissé de voir le résultat. Je ne sais pas, je ne sais rien, et c’est ça qui est bon.

A ce moment là, les extrémités de nos pieds et de nos mains restés longtemps statique sur le déclencheur souple pendant plusieurs longues et infinies secondes, commencent à nous faire souffrir. Nous tentons tant bien que mal d’enchainer les tasses de thé brûlant sous une aurore qui tire doucement sa révérence.

Nous frissonnons aussi bien du spectacle qui vient de se dérouler sous nos yeux, que de l’adrénaline de ce rêve enfin réalisé que du froid qui nous dévore.

Une fois rentré sur Paris et les pellicules déposées dans un labo, par peur du résultat, je demanderai à Cécile de regarder pour moi, si il y a bien quelque chose d’imprimé sur la pellicule.

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 40 sec. d'exposition

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 40 sec. d’exposition

Le résultat c’est 3 prises sur 4, sans doute une merde au niveau du déclenchement aura eu raison d’une prise. Les images elles, sont mystiques, presque poétiques, étranges. Des traces fugaces d’un vert turquoise, des étoiles en mouvement, tout est bien là.

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 50 sec. d'exposition

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 50 sec. d’exposition

Je n’ai pas réfléchi sur l’instant. Je n’ai pas pensé à la focale de plus de 50 mm, à la mise au point approximative. Je m’en fous, les photos sont là, pour mon plus grand plaisir.

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 75 sec. d'exposition

Yashica Mat-124 G | Kodak Portra 400 | 75 sec. d’exposition

L’espace d’un instant, je pense avoir ressenti la joie qu’ont pu ressentir les premiers photographes d’aurores boréales, à des moments où la technologie archaïque ne permettait pas les prouesses de maintenant. J’avais enfin fait une bonne prise d’aurore boréale.

Nikon D610 |  Yashica Mat-124 G & Kodak Portra 400

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8 Commentaires
  • Cindy came-true.blogspot.fr
    Posted at 10:23h, 02 mai Répondre

    Celles qui sont teintées de rose sont encore plus incroyables je trouve!! Sublimes tes photos!!!
    Cindy came-true.blogspot.fr Articles récents..« Toulouse secrète, parcours n°2 » avec l’Office du TourismeMy Profile

  • The Flying Dutchwoman
    Posted at 18:53h, 02 mai Répondre

    Bien joué pour cette première tentative.! Oui,c’est loin d’être parfait techniquement parlant… et pourtant, elles ont un charme fou ces photos argentiques!! Je me souviens aussi de l’angoisse, de ce moment de vérité quand on récupère les photos même si la dernière fois que j’ai utilisé un argentique, ça remonte à mon adolescence…. Et ô comment je rêve de pouvoir développer moi-même mes photos un jour..,
    Merci pour ce petit voyage un peu mystique, un peu rêveur et si poétique avec vous…
    (Et je vous déteste toujours un peu devant vos si jolies photos… juste un peu parce que j’ai le son qui joue derrière, qui me rappelle les vieux vinyls de mon papa et bordel, j’ai la vue qui se trouble en me rappelant tout ça…)
    <3
    The Flying Dutchwoman Articles récents..Sur les routes de Suède : le BohuslänMy Profile

    • retourdumonde
      Posted at 10:07h, 03 mai Répondre

      Merci Emy pour ces doux mots. On a plus l’habitude de chambouler avec les photos ou les mots des articles, c’est bien la première fois que ça arrive avec une suggestion d’accompagnement sonore. Désolé d’avoir embrumé tes yeux, j’espère que ça a tout de même fait ressurgir de bons et beaux souvenirs.

      Pour en revenir à la photo, je pense que j’étais tellement dans l’excitation du moment, de me dire que c’était mon one time, que le voyage touchait à sa fin, que je n’aurais sans doute plus d’occasions d’essayer que j’ai fait et c’est après que je me suis dit ‘Mince j’aurais dû faire comme-ci’.

      Et pour ce qui est du développement soi-même, je pense que je vais très bientôt passer le cap (pour le noir & blanc, la couleur c’est un peu plus technique), mais le simple fait de pouvoir maitriser la chaine de bout en bout ce doit être un sacré plaisir !

      Merci encore ! <3

  • Rory
    Posted at 09:00h, 07 mai Répondre

    Très intéressant et à la fois poétique cet article! Toujours un plaisir à admirer de belles Aurore, même sur écran digital! Pas si simple à l’argentique effectivement… peut être avec un film avec plus d’ASA telle que portra 800 ou autre aurait été plus facile, non? En tous cas c’est chouette d’avoir essayé quand même 🙂
    Rory Articles récents..Mes six incontournables en TasmanieMy Profile

    • retourdumonde
      Posted at 15:22h, 07 mai Répondre

      Merci Rory !
      Ca me fait bien plaisir d’avoir un petit message depuis la Tasmanie !
      Etonnement beaucoup de photos de nuit, ou d’aurores, en tout les cas de ce que j’ai pu voir sur internet, flickr et autre se font souvent avec des pellicules à faible luminosité (Patrick Joust avec ses photos urbaines de nuit ne shoote que en 100 ASA). J’aurais peut-être du tenter avec de la 800, mais je pense que la focale du 6×6 joue aussi beaucoup, pas de grand angle donc peu de prise de lumière ambiante et surtout il m’était difficile de bien pointer dans la bonne direction.
      Mais c’était quand même une belle expérience, excitante et enrichissante, à refaire ! 😉

  • Itineramagica
    Posted at 11:39h, 10 mai Répondre

    Fabuleux ce récit… j’ai été emportée, enchantée, fascinée… et que dire des photos !

    • retourdumonde
      Posted at 15:30h, 10 mai Répondre

      Merci ! Content d’avoir pu partager un peu de ces beaux moments !

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