Pays Basque, errance entre deux frontières - Retour du Monde - Le blog - Comptes-rendus et anecdotes de voyage autour du monde
Au Pays Basque il est facile de se perdre sur les petites routes, et d'errer au beau milieu de nulle part, oubliant ainsi les frontières qui nous entourent.
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Pays Basque, errance entre deux frontières

Pays Basque, errance entre deux frontières

Suggestion d’accompagnement sonore :

The Staple Singers – He’s Got The Whole World In His Hands  (Epic – 1964)
J’ai un très grand faible pour les Staple Singers, la voix du père, Pops, les harmonies de tous les gamins. Mettant à part la connotation biblique et la référence à Dieu, cette chanson reflète bien le sentiment que j’ai eu en parcourant ces routes.

Errance, aller ça et là, à l’aventure, sans but, voilà comment le Larousse définit ce mot. Si vous avez bien suivi, après avoir passé la nuit sous les étoiles de Gorramendi et avoir déniché au cœur de la forêt, l’Infernuko Errota, le moulin de l’enfer, ma faim n’était pas totalement rassasiée et j’avais encore soif de voir plus. J’avais dans l’idée de rejoindre la Virgen de las Nieves, une ancienne église plantée au milieu de la forêt d’Iraty, ça c’était l’idée. Mais c’était sans compter l’envie, le besoin d’errer au milieu des montagnes, de me perdre dans le silence abyssal d’une route qui serpente entre deux frontières.

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Je vous passe le préambule et la longue route désormais maintes et maintes fois avalée jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, longue monotonie où chaque virage me semble désormais aussi familier d’un vieil oncle que l’on voit trop souvent mais dont on n’apprécie tout de même la compagnie. Arrivés là-bas, on a pris la route vers Estérençuby, habituellement on aurait continué tout droit pour monter à Orgambide, la route logique pour se rapprocher d’Harpea.

Mais pas cette fois, cette route de traverse qui grimpait vers d’autres vallées isolées me faisait des appels du pied depuis bien trop longtemps, et en matière de flirt, j’ai souvent la faiblesse de fondre, de m’abandonner sans résister. Alors j’ai dit oui, et on a grimpé, grimpé, toujours plus haut juste après Harizmendi, on s’est posé sur un plateau. Dehors une bruine fine déposait des petites perles de verres sur nos fringues, le silence nous enveloppait, à peine perturbés par les « gling-gling » du bétail.

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Dominant la vallée, des ravines, des canyons secrets on s’est laissés pousser par le vent glacial de ce début d’année. Des cadavres d’arbres rongés par le vent rugueux et l’hiver râpeux comme seuls compagnons d’infortunes de ce paysage de solitude qui nous rappelle ô combien nous ne sommes pas grand-chose au beau milieu de la nature.

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Les oreilles rougies et les appareils mouillés, on a repris la route, remonté le chemin, changé de paysage, changé de monde, d’univers, presque de pays. Les 1 156 m d’Atharburu nous sont arrivés en pleine gueule. Des arbres couleur charbon, un à-pic rocheux cisaillé et gonflé d’orgueil et au milieu une langue de goudron s’enfonçant dans une nature prête à nous avaler.

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On s’est laissé faire, on a plongé avec envie et curiosité dans ses bras. On ne savait plus trop où nous étions, mais on s’en foutait un peu, nous étions dans notre bulle, notre bulle d’ailleurs dans laquelle nous nous laissions flotter, profitant de chaque virage, de chaque vue en ayant bien trop peur que la bulle éclate et nous chasse de notre rêverie.

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Au bout de quelques kilomètres, de quelques montées et d’une vertigineuse descente, on est arrivé en haut d’Errozate. Cette montagne, je la voyais à chaque fois me regarder de haut depuis Harpea. Elle me narguait de toute sa hauteur et le jour où j’ai vu des petits points mouvant réfléchir le soleil à son sommet, j’ai su qu’il y avait une route, un moyen d’y grimper pour enfin changer de point de vue sur la vallée.

A la borne frontière n° 221, on a fait un break, une pause. D’ici impossible d’apercevoir Harpea cachée dans les devers des montagnes, le puzzle de la carte se mettait en place dans ma tête et le temps de préparer le casse-dalle, sous une pluie qui n’avait pas cessé, j’ai grimpé la montagne pour prendre de la hauteur.

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Les couleurs brûlées de l’hiver tout autour de moi enchantaient mes yeux. Ici, rien, personne, à peine quelques borda, quelques bergeries, peu de monde s’aventure ici sans y avoir une raison. Ce petit coin du Pays Basque ne s’offre qu’au courageux qui bravent l’hiver et les petites routes de montagnes sans autre but que de se confronter à ses joyaux cachés.

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Ici, il est facile de se perdre, les routes sont multiples, beaucoup ne mènent à rien, à des pâturages, parfois des bergeries dont je ne peux à chaque fois, m’empêcher de me demander « Pourquoi s’installer ici et pas ailleurs ? ». Qu’est ce qu’il fait qu’on décide de construire avec du bois et quelques pierres, une bergerie au milieu de nulle part à un endroit précis. On a pris beaucoup de chemin, on en a rebroussé tout autant, perdus au milieu de cette espace, et puis on a longé L’Eguergy, un mince filet d’eau qui nous a pris par la main pour nous emmener au bout de la pointe, au confins de la carte, là où la frontière ne se délimite que par une borne, la 225.

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La chemin défoncé par les ravines, les creux et les flaques nous a conduit tout droit dans un piège, une impasse, une route en cul de sac, là où L’Eguergy rejoint la Murgatzaguiko Erreka pour, quelques kilomètres plus loin aller se jeter dans le barrage d’Irabia. Ca me semblait possible de traverser, je voyais un panneau de l’autre côté, je voulais savoir si il était possible de continuer sachant que je voulais me rendre à Las Casas de Irati, qui n’était plus très loin. Alors j’ai tenté la traversée, d’abord en évaluant les cailloux stables affleurant la surface de l’eau et je me suis lancé. Première série de cailloux, ça allait et puis j’ai glissé, les deux pieds dans l’eau à un cheveu d’y laisser y tomber mon derrière, j’ai dis « Merde, je fonce », mouillé pour mouillé j’ai traversé les deux pieds dedans.

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Bien mal m’en a pris, puisque je me suis rendu compte que même si la carte nous signalait bien un chemin, la route était désormais barrée pour tout véhicule à moteur. Changement de plan. J’ai retraversé la rivière sans plus me soucier d’être mouillé, et les pieds gelés, les chaussettes faisant des splouitch splouitch, on a détaillé les cartes pour trouver un plan B.

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Adieu Las Casas de Irati, adieu la rando, obligés de faire une croix dessus et de repousser cette balade aux calendes grecques. On a donc laissé la borne 225 et la montagne Urkulu dans le rétroviseur et on a repris la route, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. La rivière Archilondoko Erreka sur notre droite, on a remonté le fil de la route, enchainé les virages, les canyons, les ravins et les montagnes pour qu’au beau milieu d’un virage je discerne un chemin qui remonte une petite rivière.

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Sans doute la frustration d’avoir du mettre au rencart les dernières randos faute de temps acceptable, l’envie de se dégourdir les cannes ou simplement un instinct, toujours est-il qu’on remonte les berges du Muskuldyko Erreka et au détour d’un virage la claque visuelle. Les paysages me rappellent certains souvenirs d’Écosse vieux de 18 ans. C’est incroyable combien ces deux endroits du monde se ressemblent. L’espace d’un instant je suis ailleurs au milieu de mes souvenirs tout en étant présent dans ces paysages que je découvre.

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Les crêtes d’Echaate Bizkarra nous dominent de toutes leurs hauteurs, dures, acérées, sauvages mais tellement belles. Au fond l’Aranoheguy nous surveille du coin de l’œil, gardien des lieux. Nous restons là pendant plusieurs dizaines de minutes, silencieux et béats d’admiration devant cette petite bulle sauvage d’une beauté époustouflante n’écoutant que le bruissement de l’eau et le battement de nos cœurs emballés.

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L’heure tourne, le jour tombe vite nous rappelant que l’hiver ne laisse pas de répit pour les contemplatifs, nous reprenons la route, emballés, j’ai laissé ma tête et mes pensées dans cet endroit, et sans doute un énième morceau de mon cœur dans ces vallées. Il se murmure qu’on peut y découvrir une grotte tout là-haut, il faudra donc revenir une nouvelle fois pour découvrir cette merveille que je rajoute à ma check-list déjà bien trop longue.

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En silence nous avalons les kilomètres, passons près des Chalets Pedro encore vides et attendant l’hiver. Enfin nous passons par le col de Burdincurutcheta qui vit un nombre difficilement quantifiable de courageux passeurs anonymes durant la seconde guerre mondiale qui guidèrent militaires, alliés, juifs, vieux, femmes et enfants de l’autre côté de la frontière. Les portant à bouts de bras, les sauvant d’une mort certaine, leur donnant la chance de vivre une nouvelle vie ou bien de combattre l’occupant allemand, comme le fit mon grand-père en traversant ces mêmes montagnes.

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Nous ressortons de cette journée chamboulés, trempés mais émerveillés d’avoir pris le temps, une nouvelle fois, d’errer dans un endroit encore vierge de nos souvenirs. L’espace de quelques heures, quelques instants, comme tenus dans le creux de ma paume, j’ai eu, moi aussi, l’impression comme le chante Pops, Mavis et le reste des Staple Singers, de tenir un petit morceau du monde dans ma main.

PS : La photo du début en noir & blanc, a été prise avec un Yashica Mat-124 G et une pellicule de Kodak T-Max 400. Quelques photos de l’article ont elles été prises au Minolta SRT-101 et un rouleau de Kodak Portra 400.

10 Commentaires
  • Claire
    Posted at 09:13h, 12 avril Répondre

    superbes photos, le pays basque est vraiment magnifique !!
    Claire Articles récents..Les plus beaux jardins à New YorkMy Profile

  • Alice
    Posted at 09:50h, 12 avril Répondre

    Et encore une fois je ne suis pas déçue (vous voyez, pas de pression 😉 ). Tu as raison, on retrouve parfois les paysages, les couleurs & le côté mystérieux de l’Écosse… c’est beauuuu ♡

    • retourdumonde
      Posted at 15:17h, 12 avril Répondre

      Pffiiouuuu, la pression peut enfin retomber 😉 En effet, le petit ruisseau de la fin de l’article m’a rappeler un vieux souvenir d’un endroit bien particulier en Ecosse, même ressenti, même impression. C’est peut-être pour ça que j’aime autant l’Ecosse ! :p

  • LadyMilonguera
    Posted at 10:07h, 12 avril Répondre

    Une belle région que j’ai de plus en plus envie de découvrir… J’adore l’atmosphère qui se dégage de tes photos.
    LadyMilonguera Articles récents..Les quartiers du Panier et de la Joliette à MarseilleMy Profile

    • retourdumonde
      Posted at 15:19h, 12 avril Répondre

      Merci de prendre toujours un peu de temps pour laisser un commentaire 😉

  • Sandrine
    Posted at 16:31h, 13 avril Répondre

    Je ne connais pas du tout cette partie là de la France, et ces photos me donnent vraiment envie de prendre la route pour la découvrir

    donc merci pour ça 🙂

  • Perrine
    Posted at 19:33h, 14 avril Répondre

    Superbe ! Vos photos on toujours autant de caractère, c’est un vrai plaisir de se balader sur le blog.

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